Luanda Bay April 2009

 

C’est le printemps ici, la saison migratoire; sur toutes les langues, transferts et mutations, le cycle des transmutations en somme.

Dans l'entreprise précédente, certains franchissaient les échelons un par un, paisibles mais doublés en vitesse par leurs copains aux bras longs, pardi pour gravir des échelons, plus t’as le bras long plus ça va vite.

Mais dis-moi, on parle toujours d’un bras, , l’autre bras, il tient quoi?

- Ben voyons, une planche ou un couteau! La planche avec le savon c’est pour que tu glisses et la lame c’est quand tu es en bas pour te stabiliser entre les omoplates.

- T’es vieux jeu, les calomnies durent plus longtemps, elles sont bien plus mortelles!

Pourtant ici yen a qui montent par compétence, si si j’en ai vu …


D’autres retournent forer à terre avec un sourire béat et un bonheur indicible, le Patrick sur un petit nuage, métamorphosé, transmuté en terrestre.

Imagine que même l’Anadrill de passage ne l’a pas énervé! Il part dans le désert, et comme disait le copain Saint Ex:

Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part!


Ils me fiche la trouille les collègues, j’étais venu forer offshore, faire du forage hautement technique. Hélas effet de transmutation rétrograde, j’avais gardé quelques réflexes terriens sur ma semisub angolaise:

- Allo Jipé, on a un petit trou dans la coque!

- ça pisse gros?

- Ben, la taille d’un crayon!

- Ah bon, prends un type et y colle son doigt dedans le trou mouillé, les mecs savent faire ce genre de truc. Toutes les 12 heures tu le remplaces, sinon il s’ankylose hein! c’est plus difficile de rester le doigt tendu que le trou ouvert!

- Jipé, meeeerdeeuuuhh!!

- Eh, je déconne! Écoutes on va souder un boite autour, un cofferdam, on remplit de ciment et on reprend le forage. On verra pour les certificats, ça ne va pas envahir les ballasts.


Ben, tout faux le Jipé, j’ai tourné le dos, ils ont été envahis.

Par le syndrome Erica.


Erica, c’était une vielle dame, lardée de certificats, plus que de ferraille d’ailleurs, car pas assez pour tenir les certificats ensemble.

Alors fatiguée, dépitée de voir des inspecteurs qu’inspectaient que des certificats, elle s’en était allée par le fond. Totalement confiants les Totaux – c’est pas moi, c’est le correcteur d’orthographe les gars – un Total, des Totaux- les Totals (– tu vois!) avaient envoyé des inspecteurs en croyant qu’ils inspectaient quelque chose.

A l’époque, ça avait fait tache. Tache d'huile, parce que cela s'était même répandu dans la presse.

Remarquez bien pourtant que toto c’est toujours le plus malin.

Tiens l’autre jour, à l’école dans la classe, la maîtresse demande à chacun de faire une phrase avec «et pourtant»

- Cécile tu commences!

- Les foreurs ne sont pas malins et pourtant ils forent!

- C’est bien, répond la maîtresse, a toi Toto!

- La terre est ronde et pourtant ça baise dans tous les coins.

Le toto prend un baigne, ouais c’était comme ça dans les écoles d’avant avant, il y a pas mal d’anniversaires,

- Recommence Toto!

- Ben euh…., ah oui, Les filles mouillent entre les cuisses et pourtant elles ne rouillent pas!


Une semi c’est donc pas tout à fait féminin, ça mouille mais ca rouille, mais nous ici on risquait moins, à part quelques mouillures de plus. En Namibie, lors de mon inspection d’inspecteurs, les inspecteurs envoyés, je les ai jamais vu. En cherchant partout des inspecteurs évaporés, j’avais au moins vu que les dessous de la belle n’étaient pas trop pourris, on pourrait y forer!

Mais bon!


Pour notre prochaine semi-submersible deep water, idem, les inspecteurs ont pondu un rapport d’inspection de trois kilos, un petit bébé. Que du papier sans consistance. Ils ont inspecté des rapports d’inspection. On ne connaitra les dessous de la robe, qu’après avoir signé le contrat. Un mariage de dupes.

Les chefs ne sont pas contents,

- M’enfin, on t’avait dit de la fermer!

- Chef, pas de sincérité sans désobéissance!

Avant ma phase offshore, ouais les foreurs c'est des phasés, (ma blonde elle dit déphasés), nous avions terminé notre cycle on shore Angolais sur un petit blowout.

Ca se passait un dimanche, c’est mieux le dimanche pour les conneries, le bon Dieu est pas loin pour pardonner:

- Allo Jipé, viens. Vite!

En déroulant les pistes de Ganda, je retrace cette année passée à forer dans le bush angolais, j’avais promis de pas consommer la gazelle, en suivant les préceptes de papy Dékiche en Algérie;

- Dans le désert, faut faire le vœu de pas manger de poisson. Faut des vœux adaptés Jipé.

Dans le coin, je pouvais faire des vœux sans risque, les gazelles, les bipèdes, avaient des allures pabonaises.. Ceux qui ont parcouru le Gabon, comprendront.


- Ben mon vieux, Yves ! Y’a de l’huile partout!

- Ouais, heureusement, on a réussi à fermer deux vannes, ça pisse encore un peu, là sur la xmass-tree et la vanne maîtresse là!

- Y’a combien? 50metres autour, disons cent par là et…

- Merdeuh Jipé, rigole pas! Qu’est-ce qu'-on fait ?

- Bon d’abord on va dépêcher dare dare le traitement anti-pollution habituel, avant que les autorités ne débarquent!

- Et les militaires là?

- Non, ceux-là tu risques rien, c’est moi qui les nourrit, en plus y sont Angolais et mercenaires, fidèles à celui qui les paient. Faut être anglais pour mordre la main qui nourrit.

Le traitement antipollution, c’est le même que dans tout les déserts du monde, en un peu plus compliqué, car il faut des bennes en plus. Pour le sable et la latérite.

Un coup de bull, un benne de sable, un coup de bull, une benne de sable et hop. En général, t’as un bon traitement en trois couches.

- Patrick, tu peux m’en étendre une quatrième par là autour de la tête, et puis fais moi aussi un petit tas sur le côté à droite, des fois que le puits s’épanche encore. Bon maintenant, le type du HSi, tu l'envoie paitre plus loin? Parce que pendant quelques jours, vu la tête, je n’en aurais pas trop besoin, si tu vois.

On parlait de la tête de puits et pas de la tête du responsable Heath, Safety et Environnement, HSE, a prononcer H,S,i. Le I ca veut pas dire imbécile hein, car ils ne le sont pas toujours!


Imagine, la tête de puits est descendue de deux pieds en s’appuyant sur les flowlines comme sur des béquilles. La tête a eu une faiblesse.

D‘un côté, le long string a cassé au ras de la xmass tree, de l’autre la short string juste après la vanne latérale. En fait on produisait par l’annulaire qu’est plus court, donc on l‘appelait short string.

- Ca poussait?

- Bon pas trop, 30 à 40 mètres.

- T’as encore des Mano gradués en mètres d’eau?

- Non, 40m c’est le jet d’huile en l’air. En pression, on sait pas bien, les Mano yen avait que deux, le cassé que tu vois dessus la long string, et celui qu’est pas là, où tu vois le petit bouchon soudé qui fuit sur le short string.

- Dis donc, c’est pas mal pour des puits Final qu’ont 30ans, non?

Bon le plan c’est le suivant:

Demain on fait venir les HSi pour le permit-to-work avant d’attaquer. A l’aube, donc avant, j’enverrais le mécano karchériser la tête de puits, mais pas trop, faut faire dans le réaliste.

Après tu les envoies dans le Sud, à Cabeza da cobra, ça leur fera un trop grand détour pour venir nous voir, donc y viendront jamais. Voilà pour la logistique.

Pour la sécurité, je mettrai la pompe de forage de l’Idéco et la citerne pas loin, je peux pas dépoiler mes rigs des extincteurs tu comprends. On comprendrait pas.

Après je ferai une plaque de base, qu’on cimentera avant de réparer les fuites.

Un bon plan. Quoiqu’en Afrique, quand on te propose un bon plan, faut se méfier, y’a souvent deux pattes, et c’est tout sauf plan. Et ce n’est plus à deux balles, enfin on se comprend. Comme dit Géri notre mathématicien:

- Putain les gars, hier soir je me suis couché avec une inconnue x, ben je me suis réveillé avec un problème!

Ne nous égarons pas:

- Yves, si ton abruti purge pas sa flow line au manifold de production, je remballe mes hommes et je plie mes pompes hein. Faut quand même pas pousser.

- OK on va purger. Dis, lequel d’abruti Jipé? Si t’emploies des termes génériques, on va pas s’en sortir!

Le lendemain, les cow-boys sont arrivés, enfin, nous déguisé en red à der, le téléphone en panne et le mail aussi.

Je vous le fais en accéléré, car ca a pris deux jours:

En aplanissant la croûte de ciment, pour enquiller la plaque de base maison, au premier coup de pioche, on trouve une caverne entre le casing de surface et le conducteur, la sucker rod trempé touche pas le fond dis donc, par contre huileux le truc.

- Bon les gars, tout le monde hors de la cave on va cimenter de suite! parce que si ça descend encore, ça va péter au niveau de vanne latérale qui tient encore et comme sa vanne maîtresse est morte, on va finir comme elle.

Là dessus, loi de l’emmerdement minimum, le maximum c'est pour après, donc loi du minimum, l’unité de cimentation est en panne à la base.

En panne c’est normal pour Halibaba. A la base c’est que c’est une grosse.

Grosse panne suite à une connerie. Grosse aussi, cinq jours.

- Bon les gars on va se la faire à l’hydraulique hein !

Cemetation

- Toi le soudeur tu me prépares une goulotte, les autres des pelles, des sceaux, des poubelles – pour ceux qui connaissent, les poubelles c’est pour batch mixer le ciment, allez les gars on sarrète quand le trou est plein !!

- OK boss.

On a commencé à l’aube en chantant.

Le crépuscule tombait sur le grognements cadencés des mes hommes courageux qui remuaient les pelles sans cesse, balançaient les sceaux en cadence, culbutaient en rythme des tombereaux de ciment dans ce trou de Sisyphe sans fond. On entendait clairement le ciment gargouiller vers les tréfonds.

  • Allez les gars on entend le fond !! Plus que deux heures !


Et han et han et han, dans la nuit qui tombait, autour des gazosas partagées, du pain commun, rompu à la main, il n’y avait plus mes hommes et les soldats, mes hommes et les producteurs, mes hommes et les chauffeurs, il y avait une magie éternelle qui nous soudaient en frères. Une tribu et un but.

Lorsque l’un reprenait son souffle, sa pelle passait aussitôt dans la main du soldat, qui avait posé au loin depuis longtemps toute l’artillerie, lorsqu’un autre essuyait son front brillant sous la sueur du labeur, immédiatement son sceau poursuivait sa danse dans une main qui tombait toujours à pic .

  • Allez les gars, on entend le fond, plus que trois heures !

Dans la nuit avancée, quelques traits de phares éclairaient notre groupe d’hommes égarés dans le bush comme un bateau taillant sa route solitaire dans les ténèbres de l’océan.


Je passais ici où là, poser la main sur l’épaule de l’homme fatigué qui jamais n’aurait abandonné sa tache, il remerciait d’un regard un autre qui prenait sa relève, je poussais un autre vers le banc des sandwichs, et la ronde continuait, puissante, tranquille, sereine, pleine de la volonté des hommes décidés, un îlot d’humanité traversait le néant. Et puis vers minuit :

  • Allez les gars, on entend le fond, plus que six heures ! a lancé le chef de chantier en lâchant sa pelle !

Tout le monde a éclaté de rire !

Car ensemble, unis par l’obscurité qui resserre les hommes, perdu au milieu de la nuit et du bush, on faisait du work-over la nuit à Soyo, de la cimentation à l’huile de coude, et du contrôle d’éruption à la pelle !!


Et moi, j’aurais donné ma place pour rien au monde.



A cinq heures du matin, j’étais le dernier de retour sur la place !!


On a repris en cohorte, notre travail de romain, et neuf heures plus loin on topait notre fond de cave en y coulant la plaque de base, au Total, non zut au Final, un cimentation deux étages, le premier étage, la veille, avait pris 15 heures et un sacré mal aux biceps:

- On soude maintenant les pattes de renforts Jipé ?

- Non non, pas encore, il y a tout de même quelques règles au royaume de la débrouille ! On va tuer le puits avant, car il est pas mort ! que je réponds au chef de champ en chantant.

Derrière, tous mes hommes en se marrant, ont repris à tue tête :

- Car il bande encor, car il bande encor !

A Soyo, un producteur, ça ne comprend pas toujours les choses du dessous, encore moins le dessous des choses. Nous en petit dessous, bien sûr….


- Et maintenant, on va renvoyer les hommes à la maison.

- A trois heures de l’après midi, Jipé ?

- Eh ouais mon vieux, ce que tu donnes n’a de valeur que si ça te manque. Et je crois qu’il vont remuer encore un peu de ciment, tu vois.


Je dois dire que cet après midi là, j’ai perdu un peu le compte des big bags de ciment. Les hommes y ont trouvé leur compte.

Ah oui, on n’a pas viré son abruti, il était sympathique.


Tuer un puits, méthode Soyo.


C’est le morceau de bravoure, heureusement des braves, le matin suivant, j’en avais une légion.

Le puits stabilisé, en bon capitaine il me fallait bien estimer les forces en présence :

En face, le puits avec sur son flanc gauche une master LS qui tient, mais au dessus une latérale cassée, sur le flanc droit, une master qui fuit par l’intérieur et l’extérieur, et au dessus une wing valve qui tient.


Toute la procédure reposait sur la supposition que les deux vannes qui tenaient à ce moment, nous lâcheraient à la première manœuvre. A Soyo, ce genre de supposition tient de la certitude. Faut toujours identifier le lâcheur.

Faillir à localiser le Judas, c’est se condamner à la croix. C’est biblique


En place

De l’autre côté, nous, avec plein de courage et des idées à la pelle. Enfin surtout plein de courage qui tenait plein de pelles.

Finalement le plus dur quand t’es chef c’est d’afficher la certitude, les hommes ont besoin d’un point d’appui.

En vitesse, on a réussi à se connecter sur la vanne filtrante à droite qui fuyait qu’un peu, et en injectant un peu d’eau par l’annulaire, oui ici les puits produisent par l’annulaire vu que les tubings sont pourris, on a pu tuer la bête.

Comme on avait du bol, sur ce puits ils étaient tous cassés quelque part, et on injectait bien. Chance de tordu. On a pu ensuite virer la Xmass-tree cassée, ressouder les morceaux et ensuite tuer l’autre tubing.

Euzebio le chef de chantier, muté à la zoubia pendant tout ce temps avait récupéré 7 vieilles master valves et en avait fabriqué deux étanches dans un sens. Il suffisait de les installer dans le bon.

A partir de là, on a suivi les procédures, car c’était plus facile :

  1. Premier barrière de sécurité, la densité de l’eau dans le puits,

  2. Deuxième, la pompe branchée sur l’annulaire,

  3. Troisième la pompe incendie pas loin,

  4. Quatrième, le papier HSi qui certifiait que les barrières en plastique étaient en place.

A vrai dire, on a attendu la cloche du déjeuner. Allez je vous sers un bonne règle du pouce infaillible :

- A midi tout les HSi sont partis.

Corollaire dit « du foreur terrestre » :

Faut raser tous les arbres à trois lieus d’une location.

Parce que y’a des courageux HSi capables d’apporter la gamelle et de s’asseoir à l’ombre !!

D'onques :

La grue, les vieilles vannes neuves, les élingues, les pompes, les clés, les masses, on compte tous les doigts s’il vous plait merci, la citerne, remplie de flotte, et…

Extincteur KB700- Eh Jipé, des abrutis yen a chez toi aussi ?

- Ben, un peu quand même ! Puis vaut mieux, sinon on serait à NPE !

- Regardes moi l’extincteur, ils ont pris celui d’exercice, qu’est qu’on fait ?

- On a quatre barrières, on y va !


Et voilà, on ouvre, on écoute si ça respire dans le bon sens,  hop, soulève la tête, remplace les master, repose, resserre. Clic clac Kodak.


Pas belle la vie?Fignoler le tout à la masse en bronze.

On pourra installer des Safety valves, et réparer toutes les vannes, avant d’aller à la pêche au tubing.

Elle est pas belle la vie ?



Des puits dans cet état, y’en a autant que de pelles.

Allez laissez moi le plaisir du devin :

Le jour où ils se louperont et passeront à la télé, c’est quoi au total, le nom qu’on entendra : Somoil, Fina, ou quoi ?

-Hé , Jipé , et ton abruti, celui à l’extincteur….?

- Ben je peux pas le virer, il est le seul  qui sait où trouver les antilopes et les cabris pour les Barbecues !

- Ah ouais t’as raison, on peut pas alors, et c’est quand le prochain BBQ?

- Attends…. le téléphone, merde ! ouais,……quoi maintenant ?......OK j’arrive, ces cons y’zont une tête de puits qui fuit au milieu du village, salut….

 

Signé :Rigless Joe

 

 

 

 

Argonaute III

 

 

 

 

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