Pèlerinage à Sabratha

Pas pu répondre à vos courriers aujourd’hui, le vieux maître passait à Sabratha ; fallait que je le rencontre. Je savais que ce ne serait pas facile de le trouver dans la ville. La ville était gardée. Heureusement, à l’entrée restait seulement un peloton de gardiens momifiés et une demi manipule de libyens boucanés. Les romains partis, les  numides somnolaient dans  leur propre arbitre, désœuvrés et pathétiques dans leur liberté inutile. Mais bon, on refaisait pas le monde, on avait rendez-vous avec une figure. La ville est vaste,  fallait pas traîner, une occasion pareille ce n’est pas toutes les lustres.

 

Malheureusement j’ai perdu la langue du savoir, quelques mots de grec, quelques uns de latin, puis plus rien. Les numides eux, agitaient vainement leur dialecte local dans la chaleur qui montaient à l’ombre de quelques oliviers centenaires et perclus de sécheresse. J’avais une angoisse en foulant les premières allées bordées de marbre, le forage étaient à milles stades de nous au delà des bornes de l’empire, mais pourrions nous converser ? Serais-je assez convaincant et assez humble pour que le vieux sage me voit ?

 

Je commençais par la rue des boulangerie, mais pas grand monde, un peu normal au fond, les mitrons pétrissent la nuit ; par cette chaleur accablante, ils étaient déjà au lit. Je passais par les entrepôts du port, les pécheurs et  les marchands  étaient absent aussi. Drôle d’époque n’est-ce pas ? Les boutiquiers gouvernent mais loupent toujours les choses essentielles. L'illustre pédagogue arrivait en ville et ils étaient tous sortis. Tant mieux au fond je serais seul avec le maître, il faudrait tout capter, tout comprendre. Un passant préssé par la canicule, en se faufilant à l'ombre des murailles m'avait soufflé, en épongeant sa sueur d'un revers de toge:  Socrate serait par là. 

Sur le chantier du port, les blocs équarris attendaient leurs doubles queue d’arondes de  bronze qui leur permettraient de résister à la puissance des vagues. A tous les coups, les carriers étaient partis donner un coup de main au fondeurs. Et puis à l’heure du casse-croûte, fallait pas que je m’attende à trouver grand monde sur le port. Mais pas de Socrate là non plus.

 

Le cirque alors ? non le vieux Socrate n’était pas un clown, Le stade ? Avec son age repectable, je le vois pas galoper dans le sable.

Bon sang les thermes bien sûr, à tous les coups il est aux thermes grecs prés du vieux port. Ceux à coté du stade doivent être bondés par cette chaleur. Pour me protéger des ardeurs de Phébus, je me faufile sous les thermes par le tunnel abrité des employés chargés de l'entretien. Pas brillant au niveau maintenance , j'en ai aperçu encore le groupe affecté à la voirie étalés sur le marbre à l'ombre de la porte de la ville, indolents et amorphes, attendant qu'un désir les effleure.

 

 Euréka ! le maître est là, je jette les accessoires inutiles à la vie, vous savez, téléphone, caméra, stylo tout ça quoi, je récupère une toge qui pend accrochée au mur, un quidam a du l’oublier en partant, avec une paire de spartiates, un bon modèle de sandales humide encore, ça fait des traces sur la mosaïque et hop j’entre dans le bain.

Propice à la conversation vous dites ? Nous surplombons la mer à nos pieds, assis  dans un petit hémicycle de marbre, là, un peu à droite un barbu sympathique regarde la mer. Une Vénus drapée d'un voile transparent reste de marbre derrière nous, et silencieuse regarde aussi la mer. Petit coup d’œil sur ses courbes suggestives, puis sur le vieux qui caresse du regard  aussi ces contours mouvants. Perdons pas le Nord, je m’assieds sur le marbre frais, face à la mer. Rester silencieux, paraître serein. Dedans j’explose , je l’ai reconnu pour l’avoir croisé mille fois, à l’école, dans les bureaux de savants. Je crie en silence mille questions, les millions de questions des hommes depuis deux mille ans, sur la sagesse, le sens de la vie . Socrate, assis là , souris des yeux et regardent la mer. En silence.

Sans un mot, sans ouvrir la bouche, je l’entends dire – je l’entends par l’intérieur dis donc –

-Patience, assieds toi ici. Regardes, tout est là. 

J’ai cent questions, mille idées et je peux pas sortir un mot ! Un étranglement.

-         Eh bien,  mille idées pour une parole ça me paraît bien , dit-il, mieux que mille paroles pour pas d’idées en tous cas. Tu en connais des citoyens sans profondeur je suppose ?

 Ouh la la, il commence fort le vieux., je me fais tout petit. C’est facile à coté du Socrate. Tu reste à ta taille et t’es déjà minuscule. J’essaie de pas perdre une minute. J’ai tellement de questions. Et on est là, à écouter la mer avec les yeux !

 -         Avec le cœur Jean-Pierre ! Je sursaute, personne n’a ouvert les lèvres, ni Socrate , ni Vénus là derrière.

-         Regardes avec le cœur Jean-Pierre.  

La mer monte, mes yeux débordent d’eau salée. Socrate, magnanime me lance une bouée :

 -         Dis donc , JP tu crois que ces numides y vont nous apportez à boire ? Ils sont pareils dans ton temps. ?

 Je refais surface, putain mettez-vous à  ma place, Socrate , je papote avec Socrate !!

-         A peu prés pareils , Libyens, Maures, Numides pareils !

-         Dis-moi, ils ont rien compris alors à ce que j’ai dit et écrit !

-         Quelques-uns maitre,  mais peu en vérité.

-         Oui, c’est ce qu’il m’a semblé depuis mon arrivée. Mais dis donc tu rentres déjà on m’a dit. ?

-         Oui , dans deux jours je serai à la maison , du côté d’Agde, tu sais le comptoir où ils ont perdu  l’éphèbe de bronze au fond de l’Hérault.

-         Les cons…murmurent le vieux sage. Tu dois avoir un paquet de rameurs pour traverser en deux jours dis donc !

-         Oh tu sais , plus grand monde ne rame de nos jours. Alors on a pris des idées d’Archimède, on a ajouté deux ou trois roues et vogue enfin vole.

 Socrate arrange un peu son drap de bain, essuie quelques gouttes de sueur qui perlent à son front,  en se demandant si vraiment je comprends tout ce qu’il dit.

-         Oui, j’ai entendu parler de lui, si tu le vois passes lui le bonjour de Socrate, ses théorèmes étaient séduisants, bon pas comme les courbes de la petite Vénus derrière, mais quand même de bons principes, cet Archimède.

-         Tu sais Socrate, il n’y a plus beaucoup de monde à principes de mes jours !

-         Tu plaisantes n’est-ce-pas ? tu me fait peur là !

-         Non, non quand j’ai parlé du sinus, ils ont cru que j’avais un rhume, quand j’ai évoqué le cosinus, ils ont pris la tangente ! Alors les coniques et les courbes tu vois….

-         J’y crois pas, dit le vieux en changeant de fesses, le marbre frais des thermes c’est bien dur, même du marbre grec. C’est dur mais ça dure hein ?

 Le vieux sage se réinstalle sur la banquette de marbre, en regardant un groupe de sternes qui longent la plage en rasant les crêtes.  Il est évident que les numides ne font pas grand chose pour entretenir la ville, qui s’endort peu à peu dans les sables. C’est encore en bon état tout de même.

-         Ben, c’est qu’on construit pour demain, pour le futur Jean-Pierre. On construit pour l’éternité. Dis – moi , qu’est que vous  construisait pour l’éternité ?

En une question, je rapetisse à l’échelle du microbe, du micron, de l’atome. Dans les thermes, il n’y a plus que Socrate qui épie les oiseaux et une paire de sandales vides à côté. Je mesure les valeurs avec humilité. Je me détourne vers l’eau et contemple la mer qui respire depuis deux mille ans à nos pieds. Silencieux, humble mais pas humilié.

Le yeux vers l’horizon, il m’écoute parler de ferraille qui flotte, d’autres pareilles aux libellules qui volent sur place, des trous que l’on fait dans la terre pour en extraire l’huile de roche, pour aller plus vite….

-         Oui , Jean-Pierre, mais est-ce que ça va durer pour l’éternité ?

-         Je crois pas Socrate.

-         Mais alors a quoi cela sert–t-il d’aller vite si c’est pour pas aller loin ? Tu crois que la petite Vénus à l’entrée, elle sera pas satisfaite si ça dure un peu ? Tu crois qu’elle va se laisser caresser la croupe et hop ?

Le silence des mots se fait, le temps est bercé par le chuintement régilier , apaisant du ressac.

- Regarde devant, la mer mouvante mais constante pour mes vieux yeux, les petites hanches de Vénus qui chaloupent comme des bateaux paisibles et douillets. Les mêmes pour tes jeunes yeux.

-         C’est Socratique ton truc là ! Le vieux me tourne un regard malicieux et complice.

-         Non je rigole Socrate !.

-         J’avais peur d’avoir manqué quelque chose, murmure le vieux maître, dans le chant de l’eau sur le sable.

-         Moi aussi, mais je suis parti moins longtemps ! Aujourd’hui, le chef pérore des âneries, les autres ânonnent en chœur.

L’ancêtre dubitatif hoche la tête, je vois bien ce qu’il pense : Pareil. Les hommes progressent très lentement.

-         Tiens , il y a de la musique dehors, tu as apporté une cithare ?

-         Non, C’est une tél…un artefact de sémaphore si tu veux, avec de la musique en boite !   Une seconde s’il te plait!

- Allo ?.. Oui, non.

- Qu’est-ce que tu fous, c’est urgent vite !

- Peux pas les gars, je discute avec Socrate.

- Dis pas de conneries, rappliques sinon tu prends la porte !

- Ya pas de portes, ya que des passages. Salut.

 

-         Alors ?

-         Des cons !

-         Ah, il y  a aussi chez toi, qu’est qu’il voulait ?

-         Rien, mais vite.

 

On entend quelques autres citoyens qui déambulent tranquillement vers les thermes, Des effluves de miche de pain encore chaudes viennent embaumer l’espace. Heureusement Vénus nous protègent de sa présence gracile et altière. Pas un regard pour les intrus, qui se hâtent alors tranquillement vers le temple plus frais.

-         Mais alors, j’ai écris toute la philosophie pour rien, je pensais avoir écrit pour tout le monde. Ils ne savent pas lire ?

-         Si si, mais ils ne retiennent rien, ils mettent tout sur des disques dur ! Comme une meule à grains ou le plateau du discobole, mais plus petit.

-         Ils doivent pas y mettre grand-chose dis-donc !

-         Pas l’essentiel Socrate, en tout cas, t’es pas dedans.

On discute on palabre et déjà le ciel rougit alors que le soleil prépare son lit sous l’horizon. Tranquillement, une dernière colonne  d’oiseaux s’étirent dans le couchant. Je resterai bien ici l’éternité à converser avec Socrate.

 -         Par Poséidon, filons sinon les tavernes vont être fermées !

-         Socrate , il n’y a pas de bistrots ici !

-         Non, tu plaisantes, pas de bistrots, alors je te laisse, c’est beuacoup plus vivable de l’autre côté.

 Dis-donc Jean-Pierre, on doit vieillir car la petite Vénus, là derrière est restée de marbre!

 

  Paisiblement Phébus est maintenant sous l’horizon, Socrate est déjà reparti, il faut aussi que j’y retourne, que je retrouve aussi le passage de l’autre côté de la mer, on poursuivra les Argonautes demain.

Je rentre à regret en passant par le théatre, avec le vain espoir que les numides ayant conservé quelques traces des anciens savoirs, nous  déclameraient une trajédie antique.

 

En attendant retrouver les descendants des Numides qui dirigent les descendants des Grecs, et si c’était là, une clé de la fin de la Paix romaine ?