I

Passage (Atlantique Sud, Novembre 1990)

 Tiens, va bien falloir que je remette un petit coup au tangon. Nuit venteuse, immense, profonde. Les risées âpres bousculent, avivent l’éclat des étoiles. Des scintillements aiguisés, proches et pénétrants, presque introspectifs… Un frisson m'électrise,  j’ai pré-senti comme un regard goguenard, malicieux peut-être. Comme cet éclat dans le regard des filles qui plissent leurs yeux: « eh bien t’as l’air malin, maintenant ». Partout dessus, derrière ça scintille;  autour ça phosphore, ça pétille, des étoiles dessus, dessous, autour. Les bourrasques taquinent le petit yankee, le saupoudrent de milles étoiles vivantes.

L’appel sec de la bordure nerveuse, comme un petit claquement de fouet lorsque la risée le touche. Comme une bord d’attaque de spi. En plus énergique, plus sec, plus fréquent. Comme une supplique :

« Jean-pierre, bouges-toi, donne trois  petits tours au  hale-bas, deux  autres pour le bras s’il te plait… ».

Tu parles, y’a déjà trois ris sur la grand voile, et le petit foc tangonné appelle déjà  à l’aide. Depuis quelques heures, L'océan n'envoie plus des caresses, la mer elle aussi a changé.

Les étoiles regardent. Elles ne scintillent plus, elles  pétillent. De malice :

-         Allez bonhomme, c’est contraignant mais pas pénible quand même!  

 Parfois je suis un peu mal à l’aise. On dirait qu’elles  transpercent l’air pour t’atteindre au fond de l’âme. Enfin à travers le peu d’air qui reste, parce qu’il doit plus en rester beaucoup, de l’air. Le vent s’évertue à le chasser en grandes bourrasques têtues.

 -         OK, Ok je ne ferais plus le malin pourvu qu’on  mette  un peu moins d’eau dans l’air qu’on respire. Ma parole,

 Tout à l’heure j’avais levé la tête par-dessus l’hiloire du cockpit, le bonnet a failli partir dans les étoiles qui nous suivent. Le bonnet, jusqu’alors je le portais à la Cousteau. C’est élégant et sympa, un petit hommage à l’idole d’un temps.

Pas bon ! Pas bon du tout !

J’ai failli le perdre, je me suis gelé les oreilles et me suis fait une sacrée frousse. Un bonnet ça se porte bien engoncé, et PAR-DESSUS  les oreilles : Tant pis pour l’élégance mais  on entend moins le bruit du vent. Bon je l’enfonce,  le harnais OK, la manivelle maintenant, oui dans l’équipet de droite, délover le bras, Clic clic, et voilà pour le bras de tangon. J’assure au taquet. Bon le hales bas sur le petit winch, clic clic ooohhh, putain elle est belle celle-la….clic clic. Voilà. J’ai rien vu mais la vague devait avoir… bon pense pas, Denjean  mouline ! Clic clic clic.

Le cerveau marche au ralenti on croirait le syndrome  des profondeurs, chaque action est décomposée en geste unitaire, en action élémentaire, en élément réflexe. Comme à 80m : Coup d’œil au profondimètre : rien, zéro.

A l’altimètre de poignet : Altitude  zéro ! Ca doit être la proportion d’eau. Je love, je range, tout est clair.

 Y’a plus de pensée. On retourne en enfance : pour avancer, un pied devant l’autre. Un pas, un pas, un pas, un pas, il n’existe que ce prochain pas. Je suis  ce pas que je fais et qui fait que demain il fera jour.

Chaque pas, chaque acte m’emmène à demain. L’océan fait le gros dos.

 Voilà, tout le monde est en place. Et un petit coup de torche sur le Yankee qui reste coi.  C’est plus, je l’avoue, pour le plaisir d’allumer des étoiles dans les embruns qui balaient les ténèbres. Je savais déjà qu’il était bien réglé.

Un petit nuage court au-dessus des embruns, et les étoiles font un clin d’œil. Pour dire au vent et a  la mer :

- Allez, c’est un bon petit gars qui fait bien son boulot. C’est bon pour un baptême ! .

Cette nuit j’ai compris, nous ferons la paix. L’océan  nous présente  gentiment sa respiration des Quarantièmes, nous entrons dans un nouveau monde. C’est sur, demain il fera jour.

 Et puis, il est arrive le matin suivant, puissant et gracieux.  Un albatros à sourcil noirs, pour nous dire bonjour d’un coup d’aile puisque nous entrions chez lui. Il nous a inspecté pendant des heures, et des heures. J’ai aperçu dans son œil de nuit  les éclats d’une étoile. Il a tourné à droite à gauche loin devant parfois, ou à toucher le mat.  Il ne nous regardait pas, il nous inspectait, ou bien était-ce une  analyse ?. En tous cas, c’était bien un test. L’examen lui, viendrait plus tard quand nous aurions grandi.

Je crois bien qu’il était déjà là cette nuit, comme un chevalier gardant l’entrée du monde : Intransigeant mais magnanime, ce petit nuage qui courait …..

Juste pour contrôler aussi que nous prenions soin de nos ailes. Qu’il restait bien au fond de nos yeux une étincelle d’enfance et de magie ! La nuit, l’homme est plus près de l’enfant.

Et pudiquement, dans l’obscurité, l’albatros nous laissait vivre notre baptême : la magie des Quarantièmes.

Il nous a fait un bout de conduite pendant quelques jours pour nous guider, jusqu'à ce que nous prenions confiance, et que d’autres le relayent.

 Évidemment ce matin là, on a parlé trop fort au petit déjeuner. Pour aiguiser l’appétit, j’avais renvoyé le grand Yankee. Pour être sur aussi que le petit creux à l’estomac venait bien de la fringale de l’aube.  Il a bien fallu des heures pour que s’estompe ce petit creux au ventre que n’avait pas comblé des montagnes de tartines au miel.

L’albatros là-haut me surveillait  du coin de l’œil.

   

 

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