II

 Les jours ont passé

  Les jours ont passé. Dix jours déjà depuis la sortie du Rio de la Plata.  Bien passe. Vite mais bien. Deux lenticulaires dans un ciel noir nous ont juste envoyé quelques risées brûlantes. On laissait Buenos Aires après une trop courte escale de réparation, courses à droite, à gauche.

Le sourire des filles que l’on croise, qui passent comme des risées, et vous promettent en un regard des trésors de tendresses. Ne serait-on  pas un peu stupide à courir après des chimères ?

De plus, je subodore que ce ne sont pas toujours des trésors de pacotille.  Ulysse là-haut rigole, eh ! ouais mon gars , L’Odyssée n’est pas un conte.

Petit à petit nous nous sommes installé dans l’ordre de ce nouveau monde. Le baptême nous l’avions eu, probablement. Serions-nous à la hauteur des mers australes ?. Le bateau était-il prêt ?  Pour tromper l’angoisse, calé dans le cockpit j’apprenais à lire le ciel du Sud. Mais l’esprit ce soir décidément était ailleurs.  Etions-nous seulement certains de nos désirs de Grand Sud ?

Loulou passe sa tête ensommeillée par le capot,

-         Jean-Pierre ça va ?

-         Loulou, les certitudes c’est pire que l'imprévu !

-          ? ….OK,OK.  JP,  je prends le quart !

-         Si ça faiblit tu renverras la GV, on est juste avec le petit.

-          

 Il me fallait écrire un bout d’histoire.

Non, il n’y aura pas d’inventaire sur dix pages dans la note technique avec les kilos de ceci et de cela que nous avions embarqué. D’abord nous n’avons pas fait de liste-type, mais simplement  promis la prochaine fois d’en faire une, juste pour faire comme le grands. Remplir des listes pour que le nombre des mots remplace leur poids. J’aurais pu imiter, mais j’aurais limité.

Alors j’avais dit, on va leur faire un bon plan, un truc organisé, bien gèré, carré, gréé carré quoi,…. Quel mot horrible ce « gérer" De nos jours, on ne s’occupe plus on gère son temps, on ne travaille plus, on gère ses occupations ; On ne navigue plus on gère ses voiles, ses sponsors. On n’aime plus, on gère ses amours,  ses fiancées. Ou bien est-ce l’époque qui entraîne l’indigence du verbe.

Un monde de gestionnaires, le dernier mot à la mode pour designer les  comptables. Même pas de boutiquiers.  Les boutiquiers achetaient,  vendaient, discutaient, comptaient, et même vous faisaient la gueule quand madame avait la migraine. Tenanciers d’une boutique humaine quoi. Aujourd’hui, chacun gère mais  avec  le sourire.

Méthode Big Brother: comptable de tout sauf de ses propres actes. Les comptables surveillent les conteurs.

Bientôt ils géreront notre descente aux enfers ! Heureusement, ici depuis  longtemps le coup de vent a éteint les flammes. Le vent n ‘est pas encore méchant. Les instructions nautiques bien cachées, leur lecture et les histoires de ponton vous donnent la chair de poule, et il fait déjà assez frais.

Mais voilà, je suis ingénieur pas comptable  ni poète ; cartésien un peu, rabelaisien moyen,        vaurien beaucoup, marin à la folie, mais magicien pas de tout. Quelle place alors?

Après ce jour  de 1975, je ne pouvais plus être bien à terre sans aller en mer. Bien en mer et bien à terre  cela devait être possible.

 Collioure, 1975 : je surveille la plage, enfin mes baigneurs dans la journée. Sit-in sous le soleil. J’étais entraîné après le Larzac.

Tous les matins avant le petit déjeuner au club de plongée, je vais au Phare. Ca va assez vite, souvent y pas un souffle sur l’eau, la nage ouvre un sillage comme un navire en mer, je mesure la régularité de la progression à la perfection du grand V qui s’ouvre derrière moi. Je ne réfléchis plus à mes mouvements,  la rançon des litres d’eau avalés sous les conseils des entraîneurs. Je savoure l’eau qui s’écoule le long du corps, ….Un plaisir fou, animal, la volupté de la goulée d’air cadencée, d’une nage régulière qui permet de sortir de soi. C’est amusant comme le sentiment de détachement naît de l’application d’une technique patiemment apprise et maîtrisée. Jusqu’en devenir réflexe.  Le sentiment de la liberté naît-il de la maîtrise ?.

Un jour après l’autre, mon petit sillage matinal sous les remparts des templiers, et puis, au pied du feu d’entrée toujours la petite étincelle saugrenue  qui s’insinue : Et si on poussait à l’horizon ? … Juste pour voir… "Ceux qui rêvent le jour auront toujours un avantage sur ceux qui rêvent la nuit"…. Ce matin c’est assez gris, et quelques gouttes tombent sur le miroir de la baie.[JPD1] 

Allez  Denjean, tu dois hisser le drapeau vert (oui ce matin encore) à huit heures, pense à  tous ces élèves à qui tu apprends à nager, aux yeux noirs de la gentille estivante … Dieu que ce besoin des hommes me gênent ce matin.

Retour au Club. Plouf, je plonge ma tartine. Autour, comme d’accoutumée, les plongeurs parlent trop fort et commentent déjà leur palanquée à venir. Et ça cause fort,  ressort , clapets, pression, détendeurs,.. C’est amusant, stage après stage, les plongeurs causent sans cesse quincaillerie, y a en pas un qui raconte la mer; ça cause poussée hydrostatique, pression, loi de Mariotte…

Ce matin on a eu quelques gouttes car à les entendre, Mariotte y pleure de rire la-haut et Archimède se tape sur le ventre dans sa baignoire : alors normal ça éclabousse des gouttes  en bas.  

Allez, ils sont sympa quand même ces plongeurs, pas compliqué mais rigolo. Avec leur petit sac d’accessoires, pour les tables, la montre, les clés de la bagnole, les cartes comme des bonnes femmes. Elles, on les comprend. Car de  leur petit sac, elles te sortent un petit crayon, un petit bâton, un  petit peu de noir autour des yeux, un petit peu de brillant sur les lèvres, elles te jettent un regard, putain t’es mort. Et quand je dis on les comprend, c’est présomptueux : on constate tout au plus, tout ce qu’on comprend  c’est qu’il y a magie : un petit coup de  crayon et hop t’es attiré.

Mais un plongeur, ça attiraille, ça appareille avec ses apparaux et sa quincaillerie, eh vous entendez tous ces cliquetis de ferraille. Un plongeur ça s’entend et se voit à des kilomètres.

Bon c’est pas tout, il y a le turbin, maître nageur c'est pas une corvée, mais faut quand même y aller je me fais en vitesse  une quatrième tartin...

- Salut Jean-Pierre !

Un barbu s’installe avec son bol en face de moi. Tiens, je ne l’ai pas vu arriver celui-là.

- Moi c’est Jean.

Ce type il a le bleu du ciel dans les yeux. Il ne peut pas être mauvais.

-         C’est toi le gars qui nage jusqu’au phare tous les matins ?

Avec ma tartine plein la bouche, je souris des yeux à ses yeux qui disent déjà la réponse.

-         Ouais,on te voit tous les matins. Et puis tu vas voir Cousteau chez les voisins d’Élise  ma petite  amie. T’aimes la mer ? dit-il en trempant sa tartine. J'ai pas encore ouvert la bouche, mmh

 -         Nous faisons  de la voile.   Tu nous as vus ?.

 -         Non, ou ça ? Tu sais, je regarde mes baigneurs et la mer. J’ai pas vu de bateau.

 Le gars rigole dans sa barbe : Ya  tous les dériveurs de l’école ; juste au-delà de tes baigneurs.

- T’as déjà fait du bateau ? Ca t’intéresse de faire un tour ?

- Non, Oui. Mais tu sais j’ai pas beaucoup de temps. Le matin j’envoie la couleur, jusqu'à midi, a 13.30heures je remets ça jusqu'à 19 heures. Ok je veux bien.

Le  gars finit d’avaler son café en se levant :

« Ok, le jour ou c’est intéressant je passe te prendre. Tchao ». Le temps de regarder ou je trempe ma tartine, le gars a disparu pfutt, je n’ai rien entendu. Sûr, c’est pas un plongeur.

Oh la la ,  vite à la plage. J’ ai repère un estivant, il ne  loupe pas sa montre chaque fois que je hisse le drapeau. Et il n’appartient même pas à la mairie.

Tiens la mairie et Élise,….Ouais, grâce à  elle si  je suis là.

Cet hiver sur la plage, nous étions deux sur le sable humide et gris, le collègue m’enseignait les rudiments de la plongée, Un peu de pluie avec la tramontane, personne dans les rues, sur la route à peu près une voiture à l’heure. On avait bien deux bouteilles mais une combi pour deux. Alors j’avais gardé les pull, le jean, l’eau à 8 celsius, c’est pas chaud.  Pas assez  de quincaillerie sûrement.

- Vous n'avez pas froid avait –t-elle dit à travers son écharpe, le bonnet bien engoncé.

 

Entre les claquements de dents, les lèvres bleuis de froid on avait parlé de la mer, bla bla bla.,

-         Nous  n’avons pas la mer devant les yeux tous les jours, alors on se remplit le cœur d’eau de mer

-         C’est bête, la mairie ne trouve pas de maître nageur pour cet été. Vous auriez le temps.

-         Ré. Ré ré pète. Ce fut une joyeuse course jusqu'à la mairie., .

Voilà, Monsieur le Maire serait content de son maître nageur, pardi je lui avais garanti. Je n’aurais plus à passer mes vacances d’étudiant dans des bureaux d’études pour effectuer des stages d’entreprise ennuyeux. On verrait plus tard. Le diplôme était loin.

Son ami Jean, c’était le barbu sympa de tout à l’heure, les choses se mettait en place.

Et puis un jour, à midi ou à peu près, je descends mon drapeau orange, ça souffle un peu, une bonne brise marine, j’ai pas beaucoup de baigneurs. Il y a toujours  le type à la montre, et vu sa tête je dois avoir un peu d’avance.

 Je file au Club avaler le repas,  Jean est là :

-         Alors t’es prêt ?

-         Ben euh…

-         Enfile ça..

-         Tiens on dirait un baudrier d’escalade.

-         Ouais c’est un harnais et enfile  un gilet aussi.

-         Tu sais le gilet, vu mon boulot j’ai pas tellement besoin.

-         T’enfiles quand même ;  allez on n’a qu’une heure !.

 On charge des tas de machins,

-         Jean tu pourrais prendre un autre bateau pour sa première fois,

-         Laisse faire Élise, on verra bien.

En courant vers la plage, j’ai droit à tout un briefing, j’en capte la moitié, je décode le quart.

Tiens soulève le bateau avec moi, tu vois ce bout ?

-         ?

-         ouais celui là, c’est l’écoute de foc

-          ??

-         quand je te dirais, tu bordes

-          ???

-         Tu tires dessus OK ?

-         Ouais !

-         Tu vois le crochet,   quand je te dis, tu t’accroches et tu sors. Passe la pagaie. Pousses et quand je te dis, tu grimpes.

-         Je me mettrai  où ?

-         Te casse pas, tu verras vite.

 Je ne savais pas encore que ma première sortie c’était sur un quat sept par 25 nœuds de vent. Bon poids.  En sortant de la baie, Jean n'a pas arrêté,

-         Ca c’est la dérive, quand je te dirais tu , ..Baisse la tête on vire, tu vas border sur l’autre bord. Prépares la contre écoute….

-         ?

-         tu relèveras un peu la dérive, sinon on tiendra pas le bateau…

-          

Dans ma petite tête, ça tourne à cent à l’heure, j’essaie de suivre, border, border … comme pour le lit, doit falloir que j’enlève les plis.

-         Allez tu t’accroches et tu sors.

En parachute,  on se détache pour sortir, mais bon. Mais la confiance ça se commande pas, visiblement ce Jean-là  maîtrise. Bien sur la première fois je suis parti autour du mat, mais on n'est pas parti à l’eau. J’apprendrai plus tard moi aussi à anticiper le décollage, et à jouer à : Équipier vole !

 La suite ? Avec des mots ça va être dur. Je préférerais vous emmener en 470 par 20 nœuds. Pour expliquer en riant. Sans parler.  Comment les mots,  pourraient-ils servir à exprimer les émotions de la conscience ! Comme si on pouvait faire une déclaration d’amour en basic ou en morse !

 Trois jours plus tard; pour notre troisième sortie Jean a dit :

 

- Tiens le vaurien !

Ouais je me disais bien , Denjean t'as pas tout capté. Tu vaux pas grand chose, mais quand même, vaurien, c’est pas rien. 

Jean et les autres se marraient comme des bossus en me chargeant les bras, voilà ton foc ta GV, la dérive le safran, les écoutes, l’écope, la pagaie le gilet.

Ils m’ont aidé à préparer le bateau, un Vaurien et

-         Hop! Vas-y.

-         Oh Oh halte la, comment vas-y ? Qui vient avec moi ?

-         C’est bon vas-y, tu dois t’en sortir. Écoute le bateau !

 Au fond le  déshonneur c’est de ne pas essayer. Et une fois qu’on essaie, c’est de ne pas réussir.

Jusque après la jetée, tout n’était pas encore clair,  2 écoutes et  une barre pour 2 mains. J’essayais de comprendre, il fallait sentir. Je parlais, il fallait écouter enfin.

 Mais j’étais dehors, avec de l’eau à courir.  J’ai tiré , j’ai poussé, j’ai maudis. J’ai gueulé, mais Pu… de bordel… !!!

Ca marchait pas comme il fallait et ça je le sentais.

Alors je me suis maudis ! Donc je commençai à penser. Ce truc-là, c‘est bougrement féminin, ça se sent. Comme tous les mâles c’est un truc qu’on sent. Il y a comme un parfum qui ne trompe pas. Fallait évoluer et vite, bref  redevenir un homme.

Vous avez aussi essayer de gueuler après une femme ? Ben oui ça marche pas. Le bateau ne marchait pas, il avançait, certes. Mais a contrecœur. Il rechignait.

-         Bon Denjean, tu touches plus à rien, tu regardes et t’écoutes.

On est bien resté comme ça un bon quart d’heure, chacun dans son silence.

Et puis le bateau m’a chuchoté. Bien après la jetée et un petit brin ici, un petit peu là et aussitôt il réagit. L’erreur de base : trop brider. Pour voir si l’on est bien il faut d’abord débrider, c’est bigrement féminin. Et à peine tu frôles quelque part, il  frémit. On est parti vers l’horizon, comme le crawl du matin.  Plus besoin d’apprentissage sur les longueurs fastidieuses, tu laisses agir l’instinct, ça va tout droit. T’essaye un petit truc et le bateau te guide, te murmure  dans ses gémissement si t’es bon ou pas.

  Bon faut rentrer quand même, je vois plus la plage.

 Le reste de la saison se passa en sorties en mer, entrecoupées des sit-in sur la plage. Les baigneurs ont été corrects et daignés ne pas se noyer pendant que je regardais les voiliers.

Ainsi je revis Monsieur le maire à la fin de l’été pour lui dire avec regret, que je prenais la porte qu’il m’avait ouverte. Celle qui ouvrait sur la mer.

L’été suivant je serais moniteur de voile.

« Au pair seulement » m’avait dit Gildas, le patron du club. C’était bon, je n’avais pas fait d’impair, je comptais double. On peut suivre les tournants de la vie, elle n’est jamais rectiligne. En les suivants on reste malgré tout sur la voie même si l’on empiète parfois sur les bas cotés. Les a-cotés ou les bon cotés, c’est selon. Mais l’essentiel est de pas manquer les intersections, et  en cela encore la vie est une femme, qui pardonne parfois à celui qui brusque l'occasion, mais jamais à celui qui la manque[JPD2] .

Je  sentais pourtant déjà, confusément, à travers les récits, que de la mer on n’en vit pas. D’ailleurs, peu envie cette vie là. Tant il est vrai qu’on ne peut vivre de ce qu’on aime. Vivre d’un amour pour en faire commerce ? Comme les peripapeticiennes vivent de l’amour? 
Vous faites la moue ?

Pourtant votre amie vous aime, votre femme vous aime. Souhaitez-vous pourtant qu’elles vivent de cet amour. En professionnelles? Ne les préférez-vous pas amateurs. Amateur du verbe aimer.

 

Et puis il y avait plein de choses à apprendre sur le monde, encore plus à faire.  

Peut être aussi des choses à construire, afin de justifier un tant soit peu, la chance de pouvoir réaliser ses rêves. 

Peut-être gagner le  droit de dire: j’ai payé le prix de mon plaisir. Sans compter.

Les jours ont passé. Heureusement ça continue. Bien sur  plus vite. L’esprit mesure le temps  au regard de son histoire, une heure représente aujourd’hui deux millionième des histoires enregistrées dans  ma conscience. Pour un  bébé de quatre heures, une heure c’est le quart de sa vie.  

Ainsi, bien que nos chances d’atteindre l’an prochain diminue au fil des ans, l’an prochain paraît toujours plus proche. Demain c’est tout à l’heure.

    -         Hé JP, à toi, je suis gelé.

-         Mince c’est déjà demain, … j’ai passe le quart à divaguer.

-         Alors qu’est que ça dit ?

-         Y a des sacres morceaux, on voit pas bien dans le noir. Je crois que c’est monté un cran. Facile. Mais de toute façon avant qu’on reprenne la tannée de l’autre jour…

-         Ouais t’as raison.

 

On croyait que les choses ne pouvaient aller plus mal : on manquait d’imagination.

 

 

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