III                        

On n’est pas bien là ? Eh! Bien il faut dire qu’en ce moment….Cette nuit nous avons bloqué les pales de l’éolienne. Passé 35 nœuds,  un grondement terrible; on se croyait dans un 38 tonnes en côte. Le ventilateur immobile, on a eu l’impression de perdre 10 nœuds de vent. Et au point ou on en est ce matin, c’est bigrement appréciable. Mon quart en bas a été un peu agité. Le vent  monte à mesure que le baromètre  descend. C’est presque amusant,  car avec un vent pareil, en méditerranée c’est plat. Allez tout au plus 2 mètres quand tu vires les caps en en rasant les cailloux. Le temps de cligner les paupières le bateau il a tapé dans 3 lames. Le baromètre monte même parfois.

Un coup d’œil sous la bulle,  Ah! Les albatros sont de retour, trois, non quatre. Les jours précédents ils venaient nous voir quelque fois par jour. Celui avec la plume absente à gauche, un sourcil noir, il est là qui passe à raser le mat.

Les autres en souplesse, glissent à portée de regard, toujours. Ils sont arrivés hier dans l’après-midi. On s’est aperçu plus tard dans la nuit qu’à ce moment là, le baromètre avait amorcé sa descente.

  Dans les bourrasques, les albatros virent, s’inclinent, dérapent. Une claque sèche résonne sur la coque. 

-         Loulou, comment ça se passe ? Il dégouline. Quand le bruit est sec, le marin est mouillé, c’est évident.

-         Pas bien ! Je t’attendais, va falloir affaler le Yankee et mettre le tourmentin.

-         Ca peut attendre  un quart d’heure ?

-         Ouaip !

Je vais faire chauffer café et chocolat. Petit coup d’œil au baromètre. Ce qui avait commencé par une descente se poursuit par une chute. Je ne tapote plus sur la vitre, des fois que la plume s’enfonce davantage.  Vous aviez remarqué aussi, ce n’est pas parce qu’on chute, qu’on arrête brusquement de descendre. Ni parce que la chute s’arrête que les choses s’améliorent.

Je vais vérifier l’amarrage des ancres et de la chaîne dans les fonds. Nous avions rentré l’ancre et la chaîne au sortir du Rio de la Plata, pour centrer les poids et boucher l’écubier.

 Ah!  Sortir aussi  quelques boites au cas ou on ne pourrait plus cuisiner. Cassoulet de Castelnaudary et saucisse lentille, ça chauffe bien dans la boite et ça cale le bonhomme. Loulou, un peu sensible au mal de mer le sait pourtant, quand tu ne peux plus te caler dans le bateau, veille à ce que l’estomac le soit.

Passe 35 nœuds, le bruit envahit l’intérieur du bateau. En deça, les bruits sont amortis, adoucis, avec le chauffage en route on oublie facilement dans l’intérieur paisible presque douillet, la tempête qui dehors aiguise son souffle.

J’enfile le ciré, le harnais car celui qui  monte  effectue les manœuvres. Dans la mesure du possible nous attendons maintenant les changements de quart pour les changements de voile. Apres le baptême, nous avions inverses les rôles, auparavant le descendant effectuait les manœuvres afin de garder sa relève au sec plus longtemps. Depuis notre entrée dans le Sud, le descendant, les réflexes engourdis par trois heures à surveiller les rafales, observer les déferlantes qui grondent comme des trains de marchandises reste dans le cockpit pour assister à la manœuvre. La tête peut être pleine des doutes accumulés du quart, de questions de plus en plus basiques à mesure que le bruit s’accentue. Que le creux des lames augmente ! Et fatalement quand les creux augmentent, les bosses aussi. Lorsque le vent monte dans le Sud, c’est graduel mais rapide, insidieux et ferme. Chaque minute envoie une rafale  plus  appuyée, plus joufflue. Les albatros sont à la fête. Glisse, dérape, esquive.

C’est le bruit qui impressionne dans un coup de vent. Heureusement nous n’avons pas d’anémomètre. En méditerranée on n’en avait pas besoin non plus, on n’y utilise que trois graduations : pas assez, normal, et trop. Le trait du milieu ne sert jamais. Ici, il suffit aussi de deux traits, le premier ne sert jamais, le trait « normal » sert un peu, parfois.

 Allez Loulou,  on s’envoie le tourmentin. Là,  en haut de la montagne qui passe, l’albatros à sourcil noir jette un coup d’œil rieur. Loulou n’a rien entendu : pas crié assez fort. Le bateau reste sain malgré tout, l’eau verte ne monte quasiment jamais sur le pont. Le vacarme est impressionnant mais  la manœuvre une détente, une soupape à la tension ambiante, la pression du vent. Superbe spectacle.  Angoissant aussi. Dans les gifles d’embruns arrachées par le vent, on se perd de vue avec le collègue, à dix mètres. On re-apprend vite le bon sens pour tourner la tête, les embruns cinglent, ça pique mais pas encore de froid. Voilà tourmentin à poste, je ramène à quatre pattes le sac du petit yankee vers l’arrière pour l’amarrer à l’abri. Demi-heure de bagarre pour envoyer le tourmentin, il claquait tellement qu’on a du border à mesure qu’on le hissait pour ne pas que le point d’écoute éclate la voile. Ou la tête.  Tout le bateau tremblait. Le genre d’opération qu’il vaut mieux faire sous les embruns plutôt que de la suivre de l’intérieur, bonjour l’angoisse ! . Voilà, on reste  assis cote à cote dans le cockpit quelques minutes ensemble, sans causer, difficile de philosopher sur l’existence en criant.

 L’albatros vire devant nous, relève son sourcil goguenard, les yeux dans les yeux pour nous dire: c’est bon ça va commencer !

Oh, Putain !

-         Loulou, avant de dormir, tu visses les bouchons d’aérateurs.

-         Dis, Comment on dort dans une lessiveuse, remarque on a du bol pour l’instant l’eau est au dehors du tambour, on a que le bruit dedans ! 

Ca souffle dur. Encore trois heures. La mer est grosse. Commence à être désordonnée. Des montagnes abruptes courent vers l’horizon. Tellement pentue que parfois elles s’écroulent dans un grondement. Tiens juste devant, là,  pendant de longues secondes nous naviguons sur un banc d’écume. L’albatros sur notre arrière vire et dérive  avec aisance. Vivement la nuit. La nuit il n’y a que le bruit, on entend seulement gronder les déferlantes. Ce n’est pas de  chance, on était sur le bon cap jusqu'à ce matin et dans l’après-midi ça a refusé un peu. On se retrouve bon plein, quasiment en travers des plus grosses.

Nous nous sommes remplacés deux fois déjà. Ca empire tranquillement, heure après heure. La nuit est venue comme demandée ; mais pas le répit attendu, le vent n’est pas resté à son niveau du crépuscule. J’ai voulu me tenir très au large de la cote Argentine, à cause de descriptions inquiétantes des instructions nautiques qui parlent de coup de vent d’Est peu fréquent mais subits et puissants. Les abris sont peu nombreux sur la cote, de plus nous n’avons les cartes qu’à partir des Canaux. Ainsi le répit attendu s’est évanoui, emporté par le vent. Malheureusement, l’angoisse n’est pas soluble dans le temps. Le temps pour s’habituer au pire est largement supérieur à celui mis par la tempête pour passer de mauvaise à pire. En mer on ne peut donc s’y habituer.

Cette fois on est bon, le train déboule dans un grondement sourd, et on est sur la voie. A ce moment là, Loulou est coté cuisine, moi table à carte : tous les deux en bottes, ciré, avec le harnais allongés par terre. Le bateau s’incline, lentement mais ne  dépasse pas l’horizontale.  Deuxième fois depuis minuit. Ca fait un moment que je tergiverse.

-         Loulou ?

-         Ouais ?

-         On sort, on affale le tourmentin et on part en fuite.

-         Ouaip !

Tiens, il ne dort pas non plus.  Le souffle coupé en passant le capot, on s’extrait  entre deux averses d’embruns en s’amarrant au pontet avant de passer plus que la tête. J’avais bien fait de boulonner à travers le pont un œil Wichard de dix sur chaque bord afin de pouvoir crocher le harnais avant de sortir.  Ca en avait fait ricaner plusieurs. Remarque, ils dorment ce soir. Entre  la douce chaleur des cuisses de Madame, la petite toison humide à portée de main. Ici on a les doigts  mouillés aussi, d'ailleurs depuis qu’on macère dans les cirés, le reste aussi. Les conditions physiques d’humidité sont identiques. Comme quoi, une simple valeur mesure rarement un phénomène. Même hygrométrie, mais différentes sensations! 

Vite régler le pilote, cap Nord-Ouest. Le bateau démarre de suite en sur-vitesse et se couche dans une déferlante. 80 degrés environ,  difficile à estimer, la mer n’est plus plate depuis longtemps. Faut vite affaler avant d’aller au tapis pour de bon.

Dans un éclair de la torche, enter deux nuées horizontales d’embruns, l’éclair d’un albatros qui esquive la rafale qui nous couche à nouveau. Rampez à l’avant, une main pour soi, une pour le bateau, nous partons ensemble pour disposer de deux mains. Mais qu’est ce qu’il veut nous dire ? Dix mètres de pont à parcourir, c’est une lutte, un combat, la force qu’il …..

 La force, ce n'est rien, dans la vie. C'est l'esquive qui compte ! Ça y est j’ai compris le message de l’albatros.

  On se bat comme des diables contre un tourmentin dément sur le pont copieusement  rincé à la lance d’incendie. Surtout se méfier de l’œil d’acier du point d’écoute qui fouette comme un diable. Normal il est chez lui, au fond des creux, tu es plus près de l’enfer.

La voile  serrée, ficelée, amarrée dans les filières, le bateau à sec de toile, fonçant dans la nuit noire à sa vitesse limite. On dépasse sur les hautes lames les huit nœuds, avec le mat qui dépasse de temps en temps les hautes crêtes. Le ciel s’est déchiré. En fuite vent arrière bien sur, si ce n’est beaucoup plus supportable, au moins c’est survivable. On va laisser courir, tant pis si on s’en retourne. L’Atlantique dans ce sens est long. On s ‘efface devant la tempête.

Dans deux heures, ce devrait être l’aube, mais je ne parierais pas.

Ca va valoir le coup d’œil.

 Au petit matin, nous sommes tout petits, nous, le courage et le bateau. Tout le reste est gros. Énorme. L’aube encore grise, sur la mer grise. Mais les choses semblent s’améliorer puisqu’elles n’empirent plus. 

Erreur! les désirs engendrent parfois des illusions .

Le vent a viré dans la nuit. Chut.. peut être faibli un peu. Il génère une houle croisée, qui rend les déferlantes vicieuses, imprévisibles. Le pilote ne peut rien faire, j’ai repris la barre d’autant qu’on perd pas mal de vitesse dans les vallées. On n’a plus d’avantage dans ce sens. On bouchonne dans les vallées. A sec de toile, nous sommes sous toilé, maintenant.

Renvoyer et repartir ?. A l’estime nous avons parcouru en huit heures le chemin durement gagné dans l’autre sens dans la journée d’hier. Voilà l’avantage en mer, même en refaisant la route, on navigue sur un autre mer, aujourd’hui nous ferons une sortie par monts et par vaux. Cela fait déjà une bonne demi-heure que je questionne le ciel. Faut faire quelque chose.

Certains bouchonnent en bas de la pente de Velizy, en ce moment. Pare-chocs contre pare-chocs. Y’a pas photo quand même . C’est grandiose, et cette beauté majestueuse effraie. Je revis ces bouchons de la cote et les angoisses qui me parcouraient alors: Et si nous devions rester à vie dans ces interminables files de voiture qui, immobiles, essaient de grimper une cote qui ne bouge même pas. Angoisse poignante, j’essaie de regarder mes voisins, mais je suis seul. Comme ici. L’angoisse c’est une peur irraisonnée de l’absence d’émotions. La-bas, le grondement d’un avion en approche sur Orly, ici le grondement de la déferlante qui va nous prendre quasi immobile. Par le travers, encore.  L’estomac se serre, le dos se voûte et la main s’agrippe à l’hiloire, on plonge dans l’écume. Sans chavirer, ouf. Les émotions sont à la mesure des risques encourus.

Allez, je renvoie. Je vais laisser dormir Loulou, il est rentré trempé. Après la réflexion, l’action enfin. Avec le tourmentin renvoyé par Loulou tout a l’heure, on est trop juste. Je vais remettre la voile au quatrième ris peut être  le troisième , chais pas encore. Debout appuyé sur la bome, je défais tranquillement les garcettes, ça souffle quand même dis donc. Le quatrième ris sera suffisant. Ah la drisse, du mou en pied de mat, retour aux garcettes,

-Mince, je m’empêtre dans le bout du harnais. La mer est maniable, bah ! pour dix minutes , ça n’a pas brisé depuis un quart d’heure, je décroche le mousqueton, j’irai plus vite. Retour à la bome, …

Tiens un train ….. ça gronde en s’écroulant juste sur notre travers, Meeeerdeee….. Je vois le bateau qui se couche, le mat à l’horizontale ne touche même pas l’eau,  je chute à la verticale dans l’eau juste dessous, merde pas maintenant….je pars à la baille…., l’eau salée ça pique… je ferme les yeux. Je repasse le film....

 

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