IV

Révolution Iranienne 1979/1980

-         « ouah ra bat er ci dour » crie le bonhomme avec sa baïonnette C’est a peu près ce que je comprends. En ouvrant les yeux car une petite risée m’a mis du sable plein les yeux.

 Des hurlements autour de moi, un demi-douzaine de gardes de la révolution  me hurlent dans les oreilles, une Kalachnikov dans l’estomac, une autre sur la tête. Je comprends rien au Farsi d’habitude, mais aujourd’hui ça va. On me tire hors du véhicule, la discussion s’engage, s’enrage, je suis pas tranquille, il y a de plus en plus de soldats maintenant, on discute ferme : moi en Français tout seul , eux en Farsi (c’est la langue de l’Iran) tous en même temps. Ils sont tous armés, fatalement ils risquent d’avoir plus raison que moi.  

-         Écoute mon vieux, si tu fais un trou à ma chemise avec ton machin, ma femme elle me coupe la tête tu comprends. Chez nous les femmes, elles font des histoires pas possibles pour un petit trou.

Je gagne un peu, certains se regardent : ma parole il est fou celui là, je montre la chemise, la baïonnette, le cou que je simule de couper. Gagner du temps,…

-         Tu vas y aller toi lui dire que c’est toi qu’as fais le trou ! Le type me pique mon stylo.

-         Il te plait , good pen, French pen. C’est bon, j’en ai d’autres.

Le type se refout à gueuler, mais déjà il  éloigne sa lame, un autre  le remplace, sans le canif au bout de la Kalach. Ok là c’est bon, on peut discuter,  soudain les types vociférant de plus belle s’écartent, cet nouvel uniforme ne me menace plus que d’un doigt, posé sur la détente. Me reviennent ces mots de Vian : un Uniforme, c’est un avant projet de cercueil.  Dix enturbannés lui crient dans les oreilles, en agitant leur artillerie. Oui le type comprends !

Aaaah , Il est fort ce gars. Trois types me parlent en même temps, et  je ne comprends plus rien et en Français ! ; ce type, là,  il en a une bonne douzaine maintenant qui hurlent et il comprend. C’est un chef, c’est sur. Petit mais chef. 

-         Voilà monsieur le chef , les personnes là ne veulent pas que je gare mon auto, on peut quand même pas laisser une voiture pareille au milieu de la route ? un petite voix me rappelle «  Jean-Pierre, à Rome comporte toi comme un romain »…Grand signes, grand gestes,  grandes palabres, le gars écoute, acquiesce de la tête, ne dit mot. J’explique que je passe ici tous les jours, que je prends justes quelques photos, ah non dit-il avec la tête, bon je montre la route le trottoir, on va, on vient, 

Le bonhomme doit montrer qu’il est le chef. Bon c’est vrai, j’ai un peu forcé la chance sur ce coup-ci. je prends ce chemin qui passe devant l’ancienne résidence du Shah d'Iran. La seule route avec un peu d’ombre, celle des pistachiers. Il était de passage ici il y a quatre mois, juin ou juillet 79 je crois,  dans la liesse générale. Jour de congé, toute la ville sur le parcours du Shah d’Iran, le dictateur passait à 20 à l’heure en décapotable, nous sur le toit de la voiture on était à dix mètres. Grande fête, merguez, kebab, les odeurs, la poussière, la fête quoi . Deux mois après il était licencié dans la même liesse. Les peuples sont chantants mais versatiles. Ils allaient déchanter. L’homme qui achetait des rangées d’hélicoptère pour les garer d’un cote de la piste, mais qui de l’autre rendait l’école obligatoire et laïque, y compris pour les filles, qui rendait obligatoire l’uniforme à l’anglaise dans les écoles, obligatoire, bref qui interdisait le tchador, ce despote éclairé était renvoyé pour excès de vitesse. On ne lutte pas contre l’obscurantisme religieux facilement. On manifeste souvent contre les dictateurs fussent-ils éclairés, jamais contre les dictatures du peuple fussent-elles sanguinaires. Mais  la vérité est la première victime des révolutions. J’ai vu les prisons avant et après, nous passions devant tous les matins pour aller a la base.

  Donc il y a trois jours, comme les gardiens dorment à l’ombre on s’arrête pour la photo, il fait 45 degrés à l’ombre. Ils sont sur le toit du portail à l’abri d’un parasol de plage, tous en train de dormir.  Le temps d’ouvrir la vitre, ôter le bouchon de l’objectif, régler l’appareil,  un planton ouvre un œil et se met à gueuler, Vite on file.

Te fais pas de souci, demain on repasse et on prends la photo. Donc re-belote, tout le monde roupille, on s’arrête et on mitraille. Comme Canon fait moins de bruit que Kalachnikov, faut bien 30 secondes pour qu’un garde ouvre l’œil et …

Allez on file ! Zut j’ai pas pu shooter le gardien du toit, la sulfateuse posée sur les sacs de sable, le type roupille allègrement sous un parasol de plage. Unique.

Bon demain on se fait celui du toit.

On arrive tranquille, le vitre déjà ouverte, pour éviter la buée sur l’objectif due à la climatisation, On ne voit pas bien avec les pistachiers, alors en douce je stoppe, mais les méchants nous attendent, le gars sur le toit arme sa mitrailleuse dans un claquement sec, les gardiens accourent en braillant. Je ne file plus. Peut être un mauvais coton . Voilà ou nous en sommes. 

Ils subodorent quelque louche histoire d’espion. C’est pas très bon, ils sont maintenant une trentaine. On nous laisse garer la voiture et avec le monde autour, je mets bien cinq bonnes minutes, j’ai peur d’écraser quelqu’un. 

Voilà , nous entrons dans l’ex résidence du Shah à Ahvaz, la révolution à quatre mois, nous restons seulement une dizaine d’expatries dans toute la ville sur les deux mille de la cité avant la révolution.  Nous sommes deux  dans notre entreprise sur cinquante auparavant, je ne sais même pas s’il reste des représentants diplomatiques Français en Iran, en général ce sont toujours les premiers à partir. Tous les autres avaient évacue après l’assassinat des deux premières personnes d’une liste noire fumeuse, qui amusait tout le monde alors que les chars et les automitrailleuses patrouillaient  dans nos quartiers. A 100 m de chez nous, ces deux là sont partis dans la fumée des Kalachnikov. L’imam Khomeyni était  toujours en France.  

Tu as l’art de sortir de situations dans laquelle il n’aurait pas du se mettre, dit toujours mon psychiatre. En route vers le palais, je sens qu’il va falloir un peu plus cette fois-ci, probablement un peu de chance.

-         Qu’est qu’on fait Jean-Pierre ?

-         Pour l’instant on marche. Écoute on va visiter le palais du shah d’Iran. C’est quand même pas tout le monde.

-         Comment on va sortir de là ?

 De suite, des questions existentielles.

-         Eh, on n’est même pas à l’intérieur. T’inquiète pas ! Quand on n’a pas la force il reste l’esquive.

Un langage de toutes les latitudes, et de toutes les espèces sûrement. Magnifique, les hautes pièces claires, mais on ne profite pas vraiment, la troupe avance. Splendide ce devait être, aujourd’hui tout est vide nu, plus un meuble, plus une lampe. Rien. On suit le pistolet et le bonhomme accroche à la crosse. Les cris s’apaisent, on approche de quelque part. Mon collègue au canif avec mon stylo, Rambo, se replace devant , me jette des regards noirs, je vous fais l’interprétation simultanée :

-         C’est moi qui l’ai arrêtée, c’est un espion de la CIA, Américain !

Je vois s’éloigner mes projets d’Antarctique, de hautes latitudes. On se déchausse, nous entrons dans la salle de réception, je pense. 20 chefs sont assis gravement par terre sur des tapis. Au milieu d’eux, avec son cordon rabouté, un téléphone archaïque.  Je ne vois pas le calumet de la paix, mais je ne fais pas la remarque. Par politesse. On ne nous jette même pas un coup d’œil.

Rambo rentre avec le petit chef, le temps de dire  trois mots. Une rafale puissante courte claque. Le gars vacille sous la bordée d’injures, baisse la tête, essaie de dissimuler son artillerie, et se retire penaud, soumis, humilié. Là je ne me suis pas fait un copain . Derrière la porte , Rambo en  reprend une deuxième couche   par le petit chef.

On s’assoie nous aussi, un personnage demande les passeports. L’atmosphère est fraîche, enfin il faut 38 degré sur le thermomètre de la montre.  Bon  Depuis notre retour en Iran,  nous les avons en permanence, afin de prouver lors des barrages que nous ne sommes pas Américain.! Le grand chef baragouine quelques mots d’anglais, il feuillette lentement le passeport avec science et profondeur. Visiblement les tampons l’impressionnent : il a du être fonctionnaire dans une histoire précédente. Arrive a la photo, il retourne prestement   le passeport , il feuilletait a l’envers. Coup d’œil. Il ne sait pas lire. Il a vu que j’ai vu. Nous avons vu tout deux que personne n’a vu. Nous avons un terrain d’entente.. Personne ne sait lire, et les fusils sont dehors. Beaucoup plus facile, un avantage des systèmes hiérarchiques : repérer le chef et bien le reconnaître  comme chef de son clan,  l’assurer que le mien veut bien changer de territoire. Dans mon clan, on est deux sans artillerie. En face, les chars sont en panne, ils n’ont pas un complet avantage. La négociation peut commencer. On consulte nos assistants en chuchotant.

-          « A leur place, j’aurais laissé les airs conditionneurs ». Bon, mon amie  ne sourit pas. C’est ça les femmes, ça te pose des questions existentielles mais lorsque tu veux réchauffer  l’atmosphère par un bon mot, ….

Puis c’est à son tour de commencer, vingt bonnes minutes pendant lesquelles tour à tour j’opine  du chef, je prends l’air dubitatif, ah oui tout compte fait d’accord,  j’apprécie les bons mots, vingt minutes pendant lesquelles je comprends une dizaine de mots.

Puis à mon tour maintenant, va falloir tenir aussi presque vingt minutes, mais juste un peu moins, le respect des hiérarchies et des coutumes. Bon je comprends très bien : je n’ai pas le droit de prendre des photos, et je sors l’appareil, mais je ne peux pas le donner, il est à mon père. Le père c’est sacré chez nous, comme ici je crois, je pars dans une explication sur le fonctionnement de l’appareil nécessairement relié à la fonction paternelle par ce bouton-ci, et donc a la température ambiante, convenable certes oui de cette  séance par ce bouton la,… au bout de cinq minutes, je ne sais plus ou j’en suis. Eux non plus, mais c’est pas grave. L’heure est grave.

Deux heures passent tranquillement en vocalises presque courtoises. Pourtant il faut conclure, c’est là que tout va se jouer, qu’on va savoir si la prestation a été appréciée : je donne la pellicule qui se trouve dans l’appareil, l’assemblée se réveille, nous nous levons tous , un brouhaha, on se retrouve au milieu de gens, je  décroche et  perds le fil, mais la pellicule est au centre de l’intérêt. On va aller la développer, oui c’est ça , allons enfants de…. Soudain Tout le monde se presse à la porte, la pièce se vide. Il y a un gars avec nos 2 passeports à la main, très embêté, en train de perdre sa place dans la mêlée, il est foutu s’il reste là avec les citrons, pardon, les passeports. Tous les gars se ruent dehors avec le ballon, zut, la pellicule ; s’il reste là  il ne peut plus faire partie de l ’équipée. Les derniers joueurs quittent la salle, on entend vrombir les premiers véhicules. J’ai pitié, le gars est désespéré. On se jette un regard :

-         Si si, je peux tenir les citrons ! en français .

-         Ah super sympa, tu comprends faut que j’y aille, on joue a l’extérieur ! remercie-t-il  en farsi , enfin j’ai rien compris mais c’est à peu  près ce qu’il a dit.

Le type disparaît. Nous restons dans la pièce, seul, j’hésite une seconde, vite,  profiter de l’incertitude ambiante. Nous sortons. Trois gardes sont dans le couloir, deux assis par terre en grande discussion nous jettent un regard étranger, ils ont autre chose à faire. En une minute, tout est retombé dans la torpeur. Nous remettons les chaussures et tentons la sortie. Le gars debout nous questionne :

-         Abakour qt el drebair talt erics ? enfin c’est ce que je comprends.

-         Si si , les autres nous ont dit qu’on pouvait partir, Salam alekum ! Ca tape hein ! en montrant le soleil

-         Alekoum Salam, ouais , mais j’ai du bol , je suis à l’ombre sous le porche, les autres à la grille là-bas, par ou t’es entre tout à l’heure, y dérouille.

-         Sur ! Allez bon courage !

A la montre 41degre ! . Nous arrivons à la grille, les gardes interpellent celui du porche, nous lui faisons un grand signe, il envoie ses ordres et nous sortons. Heureusement j’avais garé la voiture à l’ombre.

-         Jean-Pierre faut toujours qu’il arrive quelque chose avec toi !

-         Mais s'il n’arrive rien, c'est ce qui peut arriver de pire non ?

Même si on s’est bien rattraper sur la fin, on a eu certainement plus de chance que de mérite. Je ferme les yeux en passant la grille pour éviter le petit nuage de poussière que le tourbillon brûlant apporte.

 

Je rouvre les yeux dans ma chute,.

 

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