VII

  Ce que je sais n'est pas forcément ce que tu pourrais découvrir, dit Merlin. Le mieux est d'y aller voir.

(L'Enchanteur, p.190, Denoël) 

   Le départ

Les départs plutôt que le départ. Partir un jour car  il faut bien grandir puisqu’on ne rêve que de ça grandir. Partir enfin.

-         Tu pars déjà ? Tu n’arrêtes pas de partir.

-         Ça  veut dire que je reviens toujours, non ? Ma chère Pénélop ..oups, Jacqueline.

 Je pars pour aller voir ailleurs si j’y suis. Pour entamer un autre morceau de vie a nouveau. A chaque fois, on s’installe dans un autre système, parfois si bien que l’on pourrait  rester toujours. Je me rappelle le départ de Collioure pour ce périple. Il y avait eu aussi un premier départ .

 Nous sommes encore sur le chantier de Monsieur Lallemand sur l’embouchure de l’Hérault. Comme pour chacun, la course infernale avant le départ, les listes qui s’allongent plus vite qu’on arrive à en biffer les lignes. Le cahier est ouvert en permanence, à mesure que la journée avance, j’ajoute les courses à faire pour demain, les nouveaux travaux à entreprendre, les rechanges à ne pas oublier,  je peux rarement finir le même jour un sujet, manque souvent un item, un infime pour pouvoir rayer la ligne : Tant pis demain. Et on entame une autre ligne.

Il faut 10% du temps pour faire 90% d’un travail, les 10% manquant te prennent les 90% du temps.  C’est la contrainte universelle du bricoleur.  Il y a dix chantiers en cours.

Quand arrive le jour fixé, il reste encore trois pages.

-         Alors quand est-ce que vous partez ?

-         Dans trois pages !

Bien sur une semaine après, on a bien coche quatre pages mais  il en reste encore deux. Pleines. J’avais fixé le jour au 15 juillet, l’anniversaire de Ben. On est le dix août, il me reste 60 lignes…

Il n’y a pas si longtemps, j’entendais parfois :

-         Monsieur Denjean comme il ne peut pas rester en place, il nous fera cent lignes. Cent fois, - «  La classe est un lieu ou – accent s’il te plait- ou l’on se promène par la pensée. ».

 Enfin j’enjolive, mais c’était ce qu’il aurait du me faire écrire.

Le soir, c’est l’heure de la  synthèse. Je relis la liste et fatalement je rajoute à chaque fois une paire de lignes, c’est le dessert. Les dernières cuillerées que tu dois avaler même quand t’as plus faim : je hais les listes, je hais le riz au lait !

Rien ne peut jamais marcher si l'on songe à tout ce qu'il faut pour que ça marche. Alors nous partiront le 25 quoiqu’il advienne, sans plus songer. La saison avance, et il faut être a Ushuaia avant la Noël. On n’a peur de rien quand même, ni Loulou ni moi n’avons jamais pointé une étrave en Atlantique.

Oui ce sera Loulou mon équipier.

 

Les listes on les a toutes brûlées, sauf la dernière page avec les 13 lignes restantes.

-         mince il reste 13 lignes !

-         Attends. J’écris dans le cahier : « ligne importante servant a conjurer le sort »

-         Ouf ça fait 14 lignes, ça y est, on est prêt !

 

Enfin, vous le savez  aussi : les marins ne sont pas superstitieux, ça porte malheur !

 Je me demande parfois si il n’y avait pas un tas de lignes inutiles, un peu comme à l’école, à la troisième j’avais compris, mais il fallait que je m’en aligne 97 de plus , des lignes. Eh bien de ces 14 il en resterai 8 au retour, parmi toutes les autres qui s’étaient rajoutées.

 -         Ah oui, Loulou l'equipier?

 Loulou, il a cinq vaches et il fabrique du fromage dans la montagne noire, derrière Béziers.  Pourquoi partons nous ensemble ?

Je pense que les rencontres comme les mariages sont  beaucoup le fruit de hasard. Certains sont amers et d’autres délectables. Les plus doux sont aussi les plus cultivés. C’est un sacré boulot.

J’avais comme chacun de très bon copains. Peu d’amis, mais plein de copains. Des types sur de sur, la main à couper ; je donnais le feu vert et ils accouraient pour le périple en Antarctique.

-         écoute, un jour je t’appelles, il restera quatre mois avant le départ.

-         Pas de problème vieux.

 Par précaution j’avais promis la même chose à trois copains. Appelons-les Pierre Paul et Jacques. On sait jamais des fois qu’ils lisent ces lignes.  Je pouvais en emmener deux. Statistiquement il était peu probable que les trois acceptent, deux probablement,  un garanti.

-         Bon je m’occupe du bateau, des rechanges, et tout. Tu  arrives avec tes affaires et on partage les frais. Cela me paraissait correct.

-         Super, je t’attends.

 Et j’étais reparti sous d’autres cieux, les forages m’attendaient aussi.

Et un jour, bien plus tard, j’ai sonné chez Pierre :

-         salut c’est moi

-         Alors, depuis le temps, Viens entre. Quelle surprise. Qu’est que tu deviens ?

-         Ben, on part dans quatre mois. Comme prévu.

-         …. ?

-         Tiens, je te présente Cruella (je me souviens plus du nom), Ah je t’ai parlé de Jean-Pierre..

Coup de blizzard sur la région Midi-Pyrénées. Coup d’œil glacial.

-         Ça pose un problème Jean-Pierre, on vient de se marier, tu comprends. Mais tu n’as qu’a voir Paul, je suis sur que lui est intéressé.

-         Oui, tu as raison, allez salut. Dis donc, il fait frais chez toi.

 Et sur le pas de la porte,

-         tu comprends elle ne comprendrait pas.

-         Allez salut.

 Les femmes ça comprend pas tout mon pote. Mais Ça accepte parfois. Elles voudraient bien sur que la force de leur amour, l’emporte sur la force des choses.  Mais ça je ne lui ai pas dit. Et puis, est-ce que moi je comprends tout ?

 Je saute dans ma vielle voiture, en route chez Paul. C’est une question bizarre , qu’est  que tu deviens.

-         Dring dring dring

-         Ah dis donc entre.

-         Tu te souviens ?

-         Putain c’est con, je viens d’ouvrir un magasin, et en ce moment bla bla bla bla. Tu as de la chance de pouvoir partir.

-         Mais j’ai appris que tu avais deux petits. Et tu es marié aussi. Alors est-ce que ça vaut toujours le coup qu’on se détourne de tout ça, le magasin, la femme, les enfants ?…

 J’allais dire mais c’est juste pour un an d’aventure. J’ai dit c’est pas grave.

J’allais dire que peut-être rien au monde ne vaut qu'on se détourne de ce qu'on aime. Et que pourtant je m'en détournais , sans que je puisse savoir pourquoi. J’ai dit simplement ça fait rien.

J’allais dire Adieu. J’ai dit Au revoir.

 Advienne que pourrait.

 Je courrais chez Jacques, le troisième, en maudissant les proverbes.

 Jacques venait justement de trouver enfin un emploi chez un shipchandler après dix ans de petits boulots et de galères.

-         Ce serait de la folie maintenant, dit-il.

-         Oui tu as raison !

En une soirée j’avais usé mes cartouches pour m’apercevoir que c’étaient des pétards mouilles. Je me retrouvais seul et dans quatre mois je partais pour l’Antarctique.

J’ai revu Jacques et ses yeux tristes moins de deux ans après, alors que je présentais le voyage à l’association de port Camargue ou la Grande Motte , je ne me souviens plus très bien.

Les diapos, les cotes de baleine, les mers du Sud. Les petites aventures et les grandes.  Il était la dans un coin, il n’a pas posé de questions comme les autres. Les questions habituelles :

     -         C’est vrai que vous mangez beaucoup de boites ?

-         Bien sur, c’est même pour ça que les marins ont tous des rhumatismes, parce qu’ils rouillent à force de manger des boites.

 Il est reste la sur sa chaise. Et en partant, m’a dit avec une larme a l’œil :

-         Putain je regrette.

-         Quoiqu’on fasse on le regrette, mais si on ne le fait pas, on le regrette plus encore. Les folies sont les seules choses qu'on ne regrette jamais, mon vieux.

On ne s’est plus revu.

J’ai donc passe des  annonces. Comme pour un mariage ! Si si, il y a des mariages de raison qui durent.

Et là j’ai vu de tout. Je croyais en avoir vu beaucoup dans mes pérégrinations pétrolières, mais j’étais loin du compte. On est souvent étonné par la nature, mais souvent surpris par celle des hommes.

La première surprise étant qu’il y avait peu de candidats. Le meilleur des candidats, la candidate de ma vie,  désignée volontaire avait refusée de me suivre dans ce coup-là.

-         Les hommes rêvent, se fabriquent des mondes idéaux ou idylliques ; Les femmes assurent la solidité et la continuité du réel, avait dit Jacqueline. On ne discute pas les interprétations des psychiatres n’est ce pas. Surtout lorsqu’ils sont favorables.

 Un beau jour, le type se pointe à la maison, cheveux longs mais mains calleuses. La guenille portée élégamment. Les yeux  clairs au regard direct. Il n’y avait pas quatre chemins, pour lui. Son projet : traverser l’Argentine à cheval. Et pour payer sa part, eh bien il vendrait ses vaches. La conversation durait, je n’arrivais pas à me décider.

On s’est revu chez lui, en suivant. Ce Gars  vivait à la dure. Et trouvait ça normal. Bon présage quand même pour qui veut voyager loin.

D’habitude, les gens se promènent et vous disent qu’ils voyagent.

Et puis j’ai vu l’accordéon.

-         Non, Jean-pierre c’est un accordéon diatonique, tiens écoute…

Un ange passe. J’admire les musiciens.

-         Tope la Loulou. Te casses pas la tete sur le bateau. T’auras qu’à jouer.

 J’apprendrai bien plus tard, qu’il souffrait légèrement du mal de mer. Mais seulement les quinze premiers jours de traversée. Alors il ne pouvait pas jouer bien sur. Deux traversées ont dépassé quinze jours. Une de deux jours. L’autre c’était après Buenos Aires dans les quarantièmes, trois semaines de mer pour atteindre Ushuaia. On ne pourrait plus s’entendre. A cause du vent.

 Nous sommes le 11 août, il reste moins 20 jours depuis le départ.

 Au programme des réjouissances de ce jour :  finir de poser le nable de gas-oil sur la quille, re-souder une patte sur le balcon pour les filières,  finir de poser l’isolant supplémentaire sous la couchette AR,- c’est la qu’on calera les bocaux de moutons,- vérifier que la soudure du réservoir de pétrole de la cuisinière est bonne,  graisser tous les ridoirs -on mettra a l’eau demain- ah oui, réserver le travelift pour demain,… hop c’est bon. A chaque jour suffit sa peine.

Ah ah vous voulez savoir si j’ai bouclé le programme ?

Eh bien presque. Bien sur, j’ai cassé le dernier taraud de 5 en filetant les perçages pour visser le nable. Re-percé a coté en 5 et re-taraudé en six. La colle, les vis Ouf ! Remonte dans le bateau, le cahier s’en prend une ligne de plus – racheter des tarauds de 5 !

Je raye une ligne : poser le nable Gas-oil.

Match nul. Nous sommes presque  au fond de cette feuille.

Sortir le poste a souder, la pince, le masque, le  marteau a piquer, merde le marteau, monte , descend, re-monte, re descend, re-re-monte :

-         Loulou le marteau a piquer ! Il tend la main : la !

Le marteau était la, sous mes  yeux.

-         Je suis sur qu’un marteau ça joue à cache-cache.

-         T’es marteau mon vieux !

Tiens c’est la dernière baguette inox. Putain le cahier crie déjà : Egalité, une ligne partout.

Nous attaquons le démontage du vaigrage par une visseuse déchargée, on contourne l’obstacle en empoignant un tournevis. Les vis sautent à tour de rôle. La dernière est foirée bien sur, je sens derrière moi le cahier soulever une nouvelle  page, coup d’œil incendiaire et la page retombe en silence. La tête dépassait un peu, je l’extrait a la pince-étau.

La règle des quatre vingt dix pour cent, je vous dis.

Découper l’isolant après avoir remplacer la lame du cutter, - eh eh il m’en reste plein- mettre en place, reposer avec des vis laiton neuves – une boite remplie.

Je saute sur le cahier. Je barre rageusement de trois traits qui transpercent la feuille.

-         une ligne, une. Avantage Jean-pierre !

 

Loulou tourne la tête, son regard c’est une visite médicale. Il est consterné !

-         Toc toc toc ! Je sors la tête, un nouveau visiteur cogne la coque d’un air averti.

-         Elle est en quoi votre coque ?

-         En tôle, pourquoi ?

-         En tôle ?  ma femme dit qu’elle aurait plus confiance dans un bateau en acier.

-         Ben ouais, elle a raison, le Titanic était en acier, il a quand même traversé l’Atlantique !

-         Et même dans l’épaisseur ! dit Loulou en se marrant .

  Pompez, pompez matelots. Je gonfle la bonbonne a pétrole . A la pression normale cela tient. Plus de fuite. J’ose la graduation Maximum du manomètre. Pour vérifier qu’on a bien obstrué la fissure de la pompe. Bon, très bon. Une ligne s’en va. Tiens faut que je trouve un joint de rechange pour la pompe.

Aaarghh , égalité. Une ligne s’en va, une autre ligne  arrive. Le crépuscule est entamé  depuis longtemps. J’attaque les ridoirs.

Sortir la baladeuse, le crépuscule est vraiment noir, ce soir. Nettoyage, graissage, remontage. Tout baigne.

-         Loulou, il me manque une goupille.

-         Pas touche. Il est laconique le Loulou. Aie , nul pour l’instant, la ligne goupille bouscule la ligne ridoir.

-         :Merd…il me manque aussi  une rondelle de seize inox.

Battu. Point au cahier.

 La journée s’achève par une ligne de plus qu’hier. On a quand même remplacé des lignes compliquées par des lignes faciles. On dira que le bilan est positif, si on considère le qualitatif. C’est bon signe.

Lorsqu’on se pose des questions sur la qualité, on est pas loin d’avoir réuni la bonne quantité.

 Les jours ont accéléré, c’est a dire que notre retard a augmenté. Je dois dire que le bateau monopolise mes pensées. Il n’y a même plus de pensées, des listes, des lignes qu’on barre fébrilement.

 Et puis un jour on a dit : Ok demain nous partons. Du coup, nous n’avions plus qu’un jour de retard, puisque le départ ce serait demain. Magie des écritures.

Ce soir chacun  rentre a la maison, chacun chez soi. Pour la dernière nuit. La dernière nuit avant le retour. Mais ce soir, elle n’y croit plus je crois.  Serments,  promesses.

-         C’est pour quand le retour ?

-         Au retour, je te bâtirai une maison que tu aimes.

 Quand on part, il faut toujours semer un prétexte pour revenir.

 Les enfants vont au lit comme si je rentrais demain.

    

 

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