VIII

Le faux départ 

Et voila, depuis cinq heures du matin ,  nous rangeons le bateau. Il l’était déjà, mais on a re-bouge les choses surtout pour faire un coquin de sort a l’angoisse du départ. Nous en profitons aussi  pour conjurer le sort bien sur. Le sort connaissait l’heure. Nous l’avons changée, des fois qu’il ait préparé un coup. C’est pour aujourd’hui, mais chut. C’est un entraînement de départ. Nous n’allons pas loin, 30 milles jusqu'à Collioure. Pour voir. Pour voir si le bateau sait toujours naviguer. Pour voir si nous savons toujours naviguer. La chance de la Méditerranée, c’est qu’elle t’attend. Seul le vent y est méchant. La mer très rarement. Si elle se fâche, il n’y a plus rien à faire, sauf trouver un abri. La mer attend, comme une femme toujours prête. Elle laisse faire aux hommes leur premier pas  et les laisse grandir.

C’est pour cela  que les premiers marins sont nés d’ici, autour de la grande bleue. Les autres ont tout appris., ici ils ont tout découvert. Quand Pythéas le Massaliote revient du Nord et dit qu’il a vu flotter des glaces, on lui répond aussitôt que les sardines, pardi bouchent le port de Marseille. Et pourtant.

Ils cherchaient bien un passage par le Nord pour l’ambre de Norvège et l’étain de Bretagne (la grande), parce que les carthaginois rançonnaient aux colonnes d’Hercule.

 Au même moment en Bretagne, on plante des rangées de cailloux dans les landes. Une marée, un menhir, une marée, un menhir. Dans les futaies des Carnutes, à cote de Carnac, on  grimpe encore aux chênes cueillir le gri-gri. Autour de la Mer ça fait déjà 1000 ans  qu’avec les cèdres de Phénicie,  on construit des navires. Même avec des roseaux on y fait  des bateaux.

Bien sur, les bretons grands et petits nous en ont remontré par la suite. Car on ne passe pas le cap Horn avec une trirème. Les hommes du midi aussi sont rugueux: on se fait des guerres de 10 ans pour les yeux d’une belle Hélène.

Heureusement  les femmes savent attendre longtemps les hommes qui s’en vont sur la mer. C’est essentiel et vital,  sans cette sécurité, on ne part nulle part. Alors on crée des légendes et des mythes pour qu’elles acceptent d’attendre. On invente aussi les métiers à tisser, afin qu’elles tissent leur chagrin.  Les hommes ont pu partir en mer après cette invention. Et il s’en fout, Ulysse, en rentrant qu’il n’y ait même pas un tapis terminé. Trop heureux, le matelot. Trop chanceux ?

Aujourd’hui, cette femme sur le bord qui nous regarde, elle va tisser son attente. Son marin va partir. Pourrons-nous re-parcourir l’histoire ? J’espère. Car les temps changent.  On voudrait  nous faire croire que les hommes aussi. Les légendes sont-elles universelles ? Agde sera mon Ithaque. Les mythes sont-ils éternels ?  C’est un espoir fou peut-être aujourd’hui.

Ces gardiennes du foyer ont appris aussi à tisser des liens. Et te relient au port d’attache par ces amarres  invisibles et poignantes. Et parfois ça fait mal. Les hommes sans attache sont insensibles.

Nous sommes gais, nous sommes tristes. Nous larguons les amarres mais gardons les attaches. Une larme , mais la mer englouti vite les larmes. Il faut  regarder devant, la mer est une autre maîtresse, elle n’aime pas qu’on regarde ailleurs.

Nous partons avec Saint-Ex bien sur,  Homère évidemment, et Platon. J’ouvre une  page, il me dit par delà  trois mille ans : Ils y a trois sortes d’êtres, les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. C’est un auteur contemporain.

 Peut être que les mythes sont réels.

Ma Pénélope , elle a essaye les vivants, les morts ça sent des pieds. Il lui restait plus qu’un marin. Il n’est pas évident que ce soit un bon choix. Pour elle. En attendant, son chagrin me protège. Pour moi, c’est tout bon, y’a pas photo. Tiens comment aurait-on dit en embarquant du temps d’Ulysse. ?

Jadis, ils avaient des prétextes, sinon des raisons, il leur fallait partir sur les mers pour les beaux  yeux d’Hélène. D’autres partiraient chercher une belle toison avec l’Argo. Tout était bon pour partir naviguer. Je peux pas lui dire que je pars chercher Hélène, la femme du copain Ménélas, il ne reste plus beaucoup de Ménélas. Par contre des belles au cheveux de jais…. Ni a la recherche d’une toison dorée, elle croirait que je pars  fourrer mon nez entre les cuisses d’une jolie blonde.

 Je ne sais pas inventer les légendes.

-         Vas y Loulou largue.

-         Ouaipp.

Un dernier au revoir, mais elle est déjà partie avec la voiture.  J’ai mal au cœur, ça doit être le mal de mer. Nous quittons le grau d’Agde. La mer est lisse, pas une ride.

Je n’ai pas pris de Nautamine.

 Je plonge dans le Volvo, une horloge. On hisse la Grand-voile, ça ne coince pas. Une queue de tramontane nous poussera gentiment jusqu'à Collioure.

C’est la journée des premières fois. Les fois d’avant ne compte plus. Effacées, oubliées.

Notre premier bord. Notre premier mouillage du voyage lorsque nous jetons l’ancre au pied du château des templiers. Ici j’avais tire mes premiers bords, officiellement je devais partir de là. Bien que le mot Officiel ne voudrait plus  rien dire à quelques milles d’ ici.

Quelques trois ans auparavant, afin d’officialiser la naissance de Passage, nous avions demande la première catégorie. Un petit fonctionnaire jaloux et pointilleux croyait avoir le pouvoir au bout de son tampon, pourtant, nous avions le nécessaire et une partie du superflu. Hormis le bon tampon. Sur l’acte de Francisation, afin de nous autoriser à naviguer en quatrième, un cachet.  Point besoin , nous n’étions pas malade. Au fond, il suffisait que nous passions en Espagne.

Monsieur l’inspecteur, nous sommes un peu triste pour vous, vous ne connaîtrez de la glace que celle des  pastis qui vous colore la face. Le tampon est l’ennemi des rêves, et le fonctionnaire au bout du tampon le fossoyeur des enthousiasmes. Mais voilà Monsieur le croque-mort, le tampon n’exécute que les projets velléitaires. Il ne faut pas désespérer des fonctionnaires. Avec très peu d'entraînement, ils peuvent arriver facilement à faire de parfaits imbéciles.

Vous vouliez sabrer notre projet, c’était un coup d’épée dans l’eau.

Plouf !

La pioche plonge au pied de l’église. Nous sommes fin août. Il ne va pas falloir traîner en route. D’autant que nous allons passer trois jours supplémentaires pour finir d’ajuster la quille relevable, la broche ne veut pas s’enquiller. Dans huit à dix jours nous passerons les colonnes d’Hercule et la-bas soi-disant on ne plaisante pas avec les novices. C’est ce qui se dit au Bar de la marine.

 Saurais-je retrouver le sens marin ? 

Courte visite a Gildas, par qui un peu je suis là aujourd’hui sur le bord du monde. Trop occupe. Nous sommes un peu loin pour nous parler. Au revoir.

Au petit jour, premier relevage de mouillage du voyage. On est content.    Une joie pointillée d’inquiétude.

 

 

Les premiers bords. Le bateau est charge de plusieurs mois de conserves. Les bords s’étirent sous le soleil ; les premiers quarts..   Avec Loulou, nous ne nous connaissons que de quelques heures au fond, malgré les courtes semaines de la préparation. Nous avions  trop a faire pour philosopher. Maintenant trop à vivre. Nous apprendrons à nous connaître.

Nous prenons nos repères sans beaucoup parler. Est-ce vraiment utile ?  On ne gagne jamais l'estime de l'autre avec des explications.

      -         Y’a pétole !

-         Ouais , je comprends que les grecs aient mis quelques rangées de rameurs.

-         Avec ce soleil,  valait mieux  pas être parmi les types assis… 

 Comme souvent en Méditerranée, on joue au yo-yo avec les voiles,  Chacune voulant prendre un peu d’air. On commence avec le Génois, et puis la brise se lève, alors un ris, puis le grand Yankee, puis deux ris puis le tangon, qui monte et descend puis on recommence dans l’autre sens, à renvoyer la toile dans la soirée, pour finir au moteur quand le clapot de la journée s’est  tassé. Et le lendemain on recommence.

Et voilà nous passerons Estartit, le bout du monde des nos premiers ébats nautiques, dans l’après-midi. Allez, Petite sieste, nous avons tellement profité de la première nuit que personne n’a dormi. C’est le paradoxe des premières fois. Certains croient qu’il n’y en à qu’une. Parce qu’on né qu’une fois. Mais il faut naître deux fois pour vivre. Par la chair d’abord et ensuite par l’âme.

A chaque fois, une extraction, la  première te largue dans monde, la deuxième propulse ton âme jusqu’au ciel.

Comme il y a la première fois de l’amour, puis la première fois ou dans l’amour,  tu aimes en même temps.  C’est aussi la première fois. Alors forcément, tu veux savourer chaque seconde. 

J’ouvre un œil , tiens on dirait que le bateau marche en crabe. J’ai encore une heure. C’est la première sieste du voyage. C’est marrant, on dirait qu’il y a plus de vent que de vitesse. Les vagues clapotent sur la coque. On devrait glisser.

Cette nuit, nous avons eu  un passage moteur étonnement court pour le coin, deux heures. Bizarre cette démarche.  Ce n’est pas plus mal pour le moteur qui était reste quelques années  a baigner dans l’huile. Pour le bichonner.

Le bateau est vraiment bizarre. Bon je vais faire un jus, puisque de toutes façons il ne veut pas me laisser dormir. Bon je sors avec ma tasse.

Putain, je bondis sur Loulou, lui arrache la barre en gueulant, à choquer l’écoute, démarrer le  moteur,  à fond de suite. Les rochers sont droit devant, à deux longueurs. Le bateau se soulage, respire et commence à partir. Je redoute quelques tête de roches.

-         je comprends pas, JP, le bateau ne veut pas tourner depuis dix minutes.

-         Putain loulou, tu es à la cape ! Le génois est  à contre ! Tu nous envoie dans les rochers !

 Bon , Denjean , ça va pas être facile, nous sommes au deuxième jour du voyage, Loulou  sait aller droit. Point. Il ne va pas falloir raser les bords.

 Quelques jours plus loin j’ai déjà oublie les émotions, et nous sommes au moteur à nouveau, a 40 milles de la cote. Si jamais je m’endors huit heures d’affilée, il n’aura pas le temps de toucher le bord.

La risée Volvo depuis ce matin à environ  150 milles avant Gibraltar,. Soleil, mer d’huile. Quelques petites risées se promènent en prenant leur temps, toujours à cote du bateau.

On a tout pris, sauf les chapeaux de paille, alors faute de mieux on a sorti un vieux parapluie. A l’africaine.

L’intérieur est une étuve. C’est l’inconvénient d’une  bonne isolation, une fois chaud, le bateau le reste jusqu’au petit matin.

-         Jean-Pierre des baleines !

-         Des globicéphales, Loulou,  prends la barre, je vais chercher les appareils.

Magnifique, tout un groupe s’est détourne pour venir voir le bateau. Ils nous escortent a cinq nœuds. A droite, à gauche, devant, une bonne cinquantaine. A l’avant depuis demi-heure, j’essaie de prendre quelques images, mais rien de terrible, trop de soleil. On dit ces animaux très sensibles à l’acoustique, pourtant il peuvent rester une bonne demi-heure à jouer dans l’étrave sans sembler être importune par le ronflement du tri-cylindre Volvo.

Ça doit être sympa la dessous. Tout à coup, une femelle est son bébé se place à l’étrave. C’est une femelle c’est certain ; il n’y a qu’elles pour avoir cette patience de tous les instants. Dans toutes les espèces.

-         je cours dans le bateau prendre un masque, je me précipite à l’avant.

-         Loulou, je plonge. Écoutes,  coupe bien le moteur, tu me repêches, OK ?

-         Ouaipp

 Plouff ! Devant moi, à un mètre,  la femelle et son petit. Effrayes par le bruit du plongeon, en quatre coups de queue, ils s’évanouissent dans le bleu. Sublime, Fantas….

Vite faut s’enfoncer un peu, , Loulou a bien coupe le moteur, hélice stoppée, le bateau me passe dessus avec une bonne erre . Je refais surface dix mètres à l’arrière. 

Je suis la petite tête au milieu de la mer, le bateau s’éloigne.

-         Regarde-moi, s’il est couillon ce Loulou ! je rigole.

 Il est debout dans le cockpit, la main en visière au dessus des yeux, pour bien voir. Il regarde vers l’avant. Comme il ne me voit pas, il se monte sur la pointe des pieds. Le bateau sur l’erre  continue à avancer. 50 mètres.

Imaginez un ballon de foot en travers du terrain. Le Loulou y joue pas au foot, c’est un paisible. Le ballon c’est ma tête au milieu de la mer.

-         c’est pas possible, il va se retourner,  ce grand couillon. Chez nous, c’est affectueux quand tu dis grand et terrible quand c’est petit.

80 mètres déjà. Ma tête c’est comme un ballon au coin de penalty, Loulou est dans les cages en face. Je nage.

-         LOULOU, LOULOU, là je commence à gueuler.

Un voilier de 12 tonnes, peut être un peu plus, lance à cinq nœuds, ça va sacrement loin sur l’erre. Je ne rigole plus du tout. Je n’ai même pas la trouille qu’il parte avec le bateau , au premier bord il s’arrête de toute façon. Et puis il a un bon fond. Autour aussi,  c’est 2000m . Pas le genre à te poser un longues oreilles, ou te laisser à la traîne.  Mais moi j’y  suis  à la traîne. Et sans la ligne putain. Je n’en mène pas large, même si j’en suis au milieu.

100 mètres , le ballon de foot est de l’autre cote du stade, Le loulou, comme un indien scrute l’horizon devant.

-         LOULOUUUU,

 Maintenant,  je suis en ballon mort !

Je comprends aujourd'hui les croyances de nos  précurseurs grecs, car une petite risée parcourt le lieu du drame qui se noue, et emporte mon cri jusqu’au Loulou. Il se retourne, stupéfait, ahuri, surpris de me voir si petit à l’arrière du bateau. Je le vois se pencher sur la manette du moteur. Retour sur terre. Enfin sur mer. Il y a une sacré différence entre être sur mer et dans la mer.

-         Loulou, s’il te plait, joue un air d’accordéon.

 

 

 

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