Les Fuites

fuites0.jpg (43182 octets) Parlons-en.! Eructa le skipper en épongeant la sueur qui dégoulinait de son visage cramoisi, congestionné dans sa position antipodiste, tête engoncé entres les varangues,  un bras coincé entre les planchers et le support des toilettes, une main agrippée à l'éponge,  le souffle raccourci par un des couples qui s'enfonçait dans ses cotes endolories. 

- Mais enfin tu restes  à l'endroit JP, la tête en bas dans l'hémisphère Sud, tu te retrouves donc à l'endroit quand même!

- MMMffff!

La sueur dégoulinant s'ajoutait au volume de cette fuite invisible. JP pensa que ce n'était pas le moment d'étrangler l'équipier, cela n'aurait rajouté que quelques litres salés à la fuite. 

Pour le moins, une chose était bonne pensa JP en s'épongeant le front avec l'éponge saturée de cette lymphe nauséabonde, mélange multiphasique de gras, d'huile, d'eau de mer, d'eau douce et de particules solides en décomposition, un cloaque animée d'une mini marée vivante, flot et jusant au rythme du roulis et tangage du bateau. Trempée là dans l'eau,  trempée là dans l'huile, il en sortira  un skipper tout chaud. Une bonne chose malgré tout, le bateau est étanche, suivant le bon vieux principe universel: 

Un truc  étanche est quelque chose  empêchant l'eau qui est entrée de ressortir. 

Initialement, une fuite est un signe de négligé. Sur un bateau en Aluminium  négliger la fuite est maléfique. Dangereux l'eau qui percole. Gouttes qui suintent à la suite, exsudent, transsudent , d'un côté ou l'autre de la bordure. La vraie frontière des marins, le seule essentielle, l'unique. Celle, comme disait l'ami Socrate, qui séparent les vivant et les morts: la surface. 

Du dessus, l'eau est douce et s'écoule. Du dessous, l'eau est salée et percole. Le bateau est en principe étanche, donc en vertu des grands principes il retient l'eau qui pénètre et s'insère. Bon, je parlerais pas ici de celle qui s'engouffre, car je serais en train de pomper et pas de philosopher. 

Oh combien de marins, combien de capitaines parties pour des courses lointaines, depuis la nuit des temps ont trempé leur doigt  dans les miasmes liquides des fonds ondulatoires, et sous le regards inquisiteurs, angoissés,  de l'équipage, portés à la bouche, ce doigt enduit d'une mixture sans nom. Pas un seul signe d'écœurement quand les papilles filtrent et testent la salinité  au travers des effluves des fonds.

- A-t-il l' arrière goût saumâtre des grands fonds? En silence,  les espoirs sont suspendus à l'appréciation du capitaine.

- Claquement sec de la langue, l'équipage flotte. Dans le doute, le capitaine sent bien ce balancement des esprits qui ne doit rien au roulis du bateau sur la mer sombre, et re-plonge derechef son doigt dans la mixture. 

Chacun a compris la petite salinité présente. Certains ont aussi testés, probablement les futurs chefs de bord. Tous attendent  un verdict en espérant qu'il ne soit pas une sentence. D'aucuns perçoivent pendant l'espace de cette deuxième expertise, les supputations du maître après Dieu: la quantité d'eau de mer qui s'infiltre par le haut par les fuites connues, la part d'eau douce d'un possible réservoir fuyard, la somme d'eau de pluie qui a pris le chemin des panneaux ouverts par mégarde, le tout dans un margouillis de tous les débris, reliefs et  rognures qui compostent dans la mouillure des bas fonds du navire.

 - Douce.

Un seul mot qui tonne comme une détente des pressions mentales cumulées, multipliées de ces hommes qui commencent à s'éparpiller, s'échappant de leur chape d'angoisse. Le vieil homme de mer sait bien qu'il faut de suite contrôler la chute de pression  afin d'éviter les fissures, les  craquements car ils précèdent l'effondrement des âmes; il ordonne immédiatement:

- Les hommes de repos recherchent la fuite. Et les voilà qui s'élancent propulsés par cette pression maintenant dirigée, canalisée. 

Trouver la fuite. Occupation éternelle et commune de ceux qui vont sur les mers. Voilà pourquoi les marins depuis le début du monde se comprennent par delà les langues et les frontières: ils ont une seule et même frontière: la surface. Un seul et même sempiternelle labeur: trouver la fuite. Chercher ne compte pas: c'est trouver qu'il faut. 

Aujourd'hui, à bord de l'Argonaute, l'immémoriale besogne nous immerge dans les traditions, nous devons découvrir cette perte inévitable qui alimente sournoisement les fonds de notre esquif avant qu'il ne se transforme en périssoire.

J'en suis au troisième démontage de la double commande moteur. A chaque pluie je trouve quelques litres dans les fonds. Consolation, il y en a aussi dans le fonds des coffres arrière et il n'y a même pas de commandes moteur. Les commandes ne sont donc pas responsables de toutes les fuites! Mais est-ce vraiment une consolation? A vrai dire, je comprendrais à la fin pourquoi le bateau a été ressoudé, pourquoi l'eau s'accumulait dans les fonds depuis quinze ans, causant une corrosion insidieuse et destructrice et un début de naufrage. Depuis l'éternité  pour l'Argonaute puisqu'il a 15 ans justement.  Maintenant pourquoi est-ce toujours à la fin que l'on comprend et jamais au milieu ou mieux au début. Mystère. La vie serait peut-être trop simple alors?

Force Rubson, et Sika n'ont rien étanchéifier du tout au deuxième essai. Le premier je n'en parle même pas, c'est le genre de coup qui sert juste à commencer à compter, UN. Pour le troisième je fabrique des joints spéciaux mousse autour des leviers. Et cette fois-ci je n'attends ni la pluie ni une méchante lame qui viendrait remplir le cockpit. Genre, juste au moment où tu penses "Bon faudrait que je tire le capot de la descente, parce que avec cette houle arrière, si une lame brise mainten....Ploufff. Deux seaux en bas. No comment!

Bon, le test du jet d'eau. Confirmation, ça pisse en bas. Je veux pas croire que Garcia construise les ponts de bateaux dans l' osier dont on fait les paniers. J'aurais déjà eu plus d'eau dans les fonds! J'ai déjà "sikafier" ou "rubsoniser" la colonne de barre, le panneau de visite de la barre hydraulique, le trou de visite pour le remplissage d'huile de la pompe susdite. Donc fabrication d'un tube en carton autour de la commande moteur, force Ducktape  et aspersion généreuse au jet d'eau. Presque plus d'eau ne prend la mauvaise direction. Pas encore Euréka. Je sais que ce n'est pas par là que ça fuit. Première conclusion: j'ai démonté la commande de barre trois fois pour rien. Avantage, je sais bien la démonter! Deuxième conclusion, ça fuit d'ailleurs.  Il n'y a que le compas. Mais il s'appelle Plastimo pas ailleurs! Test d'arrosage compas positif. Ou négatif comme vous voulez, c'est lui qui fuit! 

fuites.jpg (34607 octets) Bon je passe sur l'épisode démontage du compas, en commençant par les mauvaises vis, la bulle d'air à l'intérieur,le  re-remplissage du susnommé, pour arriver au démontage proprement dit, par les bonnes vis : Trois petits passages sur le socle donnent accès à l'intérieur du fut du compas, qui communique par le conduit généreux  du fil d'éclairage,  à l'intérieur du bateau. On le sait maintenant, l'eau apprécie les voies de communication. En particulier vers l'intérieur des bateaux. 

On peut boucher, remontrer et crier EUREKA. Y'a plus d'eau.

Sauf toujours à l'arrière, bien sûr.

C'est pas maintenant qu'il faut pisser de rire, ou alors par dessus bord, parce qu'à l'intérieur, ceux qui pissent debout, pissent parfois à côté, et au final ou au cumul, cela sale passablement l'eau des fonds. Le test ancestral du doigt trempé, n'est-ce-pas! Nonobstant, je subodore que les réfractaires au test du doigt trempé sont de l'espèce de ceux qui pissent debout ET à côté. D'où le n° 22 des règles de bord.

Il nous reste les panneaux de coffres Arrières. Deux panneaux pour un même coffre, pour un accès plus facile ou pour doubler les chances de fuites? J'ai changé tout les joints des capots, ressoudais une patte de fixation sur chacun  car les premières étaient soudées DE MANIERE à créer une fuite. 

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Si j'attrape le soudeur qui a monté ces fixations, je lui fais boire toute l'eau de mer et de pluie accumulée dans les fonds en 15 ans grâce à son montage barbaresque et criminel, si si n'ayons pas peur des mots, et  le condamne à verser en liquide ce qu'ont coûté les frais de réparation de la coque et des fixations. Versement en Sauternes frais, 15°, ça ira.

Frères marins, chasseurs de fuites infatigables devant les Dieux éternels, puisons dans notre fut de courage, car le tonneau des Danaïdes, est directement au dessus de nos bateaux.

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Puisons, compagnons, pompons. Epuisons  ces fonds, sinon nous coulerons et rejoindrons  les poissons dans le bas-fonds.

 

 

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