Vous pouvez faire du pâté?                                           bebe2.JPG (57160 octets)

 Vous rencontrerez pas mal de doctes écologistes donneurs de leçons, qui vous vanterons néanmoins le fumet du pâté de phoque. Moi, avec la machette, les couteaux à dépecer,  la winchester, et une  humeur de boucanier, j'ai pas pu! Le hachoir à viande a rouillé!

Le phoque là, il regarde le tuyau de ta winchester, et puis te dis comme Diogène:

 "eh l'homme, ôtes-toi de mon soleil". 

"Désolé, je cherche du pâté!

 

Le pâté de phoque

 -         Bon, tu tires ou je tire?

Nous n’avons emporté que trois balles pour la winchester. Une seule était suffisante d’ailleurs.

-         Attends, je charge.

Oui,  ça y est cette fois-ci nous avons enfin emporté tout l’attirail nécessaire, la machette bien affûtée, les couteaux à dépecer, des sacs plastiques, deux sacs à dos afin de transporter vingt kilo à chaque voyage, même la scie idoine,  égoïne donc; elle nous sert bien pour le mouton, celui au frigo dans les haubans. Ah ! ne pas oublier les boites étanches pour le foie surtout. On a bien passe une heure pour tout préparer avant de partir. Une heure sans compter le temps passe à chercher la vis de blocage du hachoir a viande.

A Buenos Aires je l’avais rangé avec les couteaux du hachoir. Bien graissé avec la vis de blocage justement. Dans une petite boite en plastique.  Ce matin, premier indice de cette grande journée,  la boite était bien cachée, pardon bien rangée. Heureusement,  le temps passé à chercher des boites rangées (cachées ?) est inférieur à celui passer à coucher  dans un registre les lieux ou elles se trouvent. A terme, nous sommes gagnant, par exemple nous avons ouvert une fois les boites de pièces pour le moteur en un an.  Puis il a fallu sortir les herbes, le gros sel pour les salaisons, refaire le plein du réservoir à pétrole de la gazinière; ç’allait être une boucherie.

-         On n’aura qu’à se dire que c’est du mouton.

-         Ouais , Allez put… on y va , méchant, méchant !

  On n’est pas quand même des tueurs mais simplement des bouchers, apprentis et pas amateurs. Faut bien manger non ?. Vous avez remarqué aussi qu’on compare le  professionnel toujours à l’ amateur, en somme celui qui travaille à celui qui aime. Alors qu’il faut opposer le professionnel qui professe à l’apprenti qui apprend. Mais évidemment dans ce cas la, on abaisse le professionnel, car on oppose toujours les comparables. Et d’instinct, les professionnels ne s’y trompent pas : Ce sont des amateurs ! crient-ils.  Pour eux, tous les moyens sont bons ; les professionnels besognent et gèrent. L’unité de mesure est le sérieux. Pour ceux qui aiment, la démarche est essentielle . Il y a une dimension en plus, la nouveauté est toujours le fait de ceux qui aiment. Leur mesure est celle de l’inattendu.

Slocum capitaine serait reste inconnu comme tous ses collègues. Il dépasse et innove en voyageant pour le plaisir, en redevenant amateur quoi ! Le grand Albert est employé à l’enregistrement des brevets pour gagner sa vie. Le soir, il nous bricole une petite formule qui illumine le monde. Tellement évidente. Après. Oui c’est ça, faut rester amateurs, et les pensées cheminent en crapahutant dans la neige qui mollit.

  -         Attends, celui ci  est trop vieux à mon avis, regarde celui la, là-bas, pile la taille idéale !

    -         Ouais t’as raison,

Nouveau déménagement sur 150m.  Heureusement les phoques attendent, se prélassent, tranquille au soleil dans la neige. Ils n’ont pas l’air de comprendre. Et puis maintenant nous sommes sur la neige dure, il suffira des tirer les sacs jusqu’aux rochers.

-         Oh! tu as vu celui-la ?

Un petit bébé phoque au pelage tout blanc nous regarde, étonné. Il est tout seul, là .

-         Zut! on n’a pas pris les appareils photos.

-         Bon je vais les chercher!

-         Bon je vais les chercher!

En même temps, c’est amusant ça pour une fois, on veut tous retourner au bateau prendre les affaires oubliées.

-         T’as qu’a commencer si tu veux.

-         Non, non c’est bon je t’attends !

  Nous restons seuls à nous regarder. Des vrais yeux de bébé, noirs, profonds m'exaninent. Comme deux parcelles d’ éternité nocturne en plein milieu du jour. Des yeux d’enfants, immenses. Nous sommes  un peu frères déjà. Pour les enfants comme les marins, là  où se portent leurs yeux, partout c’est l’immense. Longtemps ensuite cette image me hanterait, cette idée barbare que moi aussi j’aurais pu souffler ici cette étincelle de vie, là sur la neige de l’Antarctique. La barbarie nous était  accessible, en aurions-nous le goût ? J’avais certes le droit au nom de la survie, mais nous en étions loin. Très, très  loin.

-       C’est con qu’on n’ait plus de caméra, dit Henri.

-       ça donne au moins une raison de revenir.

-       Tu parles, comme si on en manquait !

 

Bon, on y va ? Allez on va en faire de la pâtée ! Nous fonçons vers la proie. Façon de parler encore, parce que la proie est plutôt placide au soleil.

-       Je charge mais tu t’en charges, OK ?

Nous sommes à pied d’œuvre. Comme si la mort pouvait jamais être  une œuvre.

-       Eh , et si c’était la mère du petit ?

-        Merde, ouais on va aller plus loin !

  Nous re-déménageons notre attirail. Nous cherchons au moins un phoque pas sympathique. C’est difficile. En cheminant chacun rumine ses pensées. Ce serait peut être plus facile si l’animal s’enfuyait. Réveillant sûrement un instinct de chasseur endormi. Ici ça ressemble plutôt une exécution. Chasseur pourquoi pas, mais bourreau ? Et puis ou serait alors le charme de l’Antarctique, si les êtres s’enfuyaient aussi à notre approche. Comme partout ailleurs ! Et puis enfin quoi, avant notre départ d’Ushuaia nous étions les seuls à n’avoir pas encore mange du pâté de phoque.

Ce janvier 90, il y avait huit voiliers en partance pour l’Antarctique. La croix du Sud, BasileII, Balthazar, Kikilistrion, les Allemands, un Anglais ou Australien, le gros DAmien et Nous sur Passage. Tous faisant du charter sauf un. Tous ayant déjà fait le voyage sauf un. Tous ayant goûté au phoque sauf un. Un petit village où nous retrouvions le monde en minuscule. Nous n’allions pas manquer ça, non plus ; le pâté!.

Il y avait Alex et Marie sur la Croix du Sud, rencontrés dix ans auparavant dans un petit port d’Espagne où ils passaient l’hiver en famille. Ils avaient goûté le phoque chez les Poncet. Ils chartérisaient comme les autres entre le Cap Horn, les canaux de Patagonie et l’Antarctique. Pour certains, les clients étaient devenus des amis fidèles au cours des navigations. Chacun gérait son petit fond de commerce. Un bateau en fibre de verre l’endurance 35 d’Alex, un en ferro-ciment, tous les autres en acier. Un Joshua bien sur,  celui d’un ancien capitaine de la Calypso, mais qui n’irait pas en Antarctique cette année. Une sorte d’ermite, d’écologiste primaire et radical militant anti-chasse qui néanmoins vivait sa petite vie confortable et luxueuse. Vivre en bateau sans travailler est déjà au fond quelque chose d’anormal au regard de la condition humaine générale. Facile n’est-ce-pas  alors de donner des leçons à partir du cocon. Le monde ne changera pas, grâce à  ceux qui se mettent en dehors. Il faudra que je me surveille et m’en souvenir au moment des comptes. Vivre libre en sachant que toujours c’est au dépens de quelqu’un.

 Ils étaient déjà quelque uns à vouloir interdire l’Antarctique au reste du monde. A usage exclusif des scientifiques. Donc d’eux-mêmes.  Savez-vous que la plupart sont d’abord des fonctionnaires de la science. Mais fonctionnaires avant tout, comptables quoi. Je le sais, j’ai failli en être un. Cette année-la nous allions croiser des paquebots de touristes en Antarctique, et nous rendre compte de leur impact très faible et de  leur attitude parfaitement respectueuse de l’environnement. Au moins sur place, nous n’avons pas vu traîner les sillages d’ordures qui suivent les cargos au milieu des océans.

Il y avait aussi deux Damiens rallongés à cause des problèmes de stabilité de route, d’autres  voiliers de ce type avaient rallongés la quille plus simplement. Et puis les Allemands sur un bateau typiquement germanique bien sûr, salle de machines, double moteurs, qui partaient pour un hivernage en Antarctique. Ils allaient resté prisonnier du Volcan Déception après leur échouage sur la plage. Le bateau enserré dans un carcan de glace avant d’être parés pour l'hivernage. Ils trouvèrent abris  dans les anciennes baraques des bases abandonnées. Quelle idée tout de même de choisir Déception, située en plein sur le trajet des dépressions qui balaient les mers australes.

Et enfin le gros Damien de 18m, une extrapolation du Deux, sans les problèmes de stabilité de route. Emmené par un Physicien génial et sympathique et sa petite famille. Des tas de parcours différents pour un même rêve. A nous voir les uns, les autres sur le ponton du club d’Ushuaia, on peut dire que les rêves donnent un sacré travail.

-       Eh Jean-Pierre, tu rêves ?

-       Non, non, on y va. 

Re-re déménagement. Il fait déjà une sacrée chaleur pas un souffle, pas un nuage : les Pyrénées avec le refuge à la même altitude que les glaciers : zéro. Tu sors du refuge et c’est la glace, tu rentres dans le refuge et t’allumes le chauffage.

  -       Hé !  celui-ci est bon, la bonne taille. Allez, vas-y tire!.

-       Ah non, toi tu tires et moi je coupe.

-       Non non, c’est ton fusil.

-       Ouais,  mais c’est toi le chasseur.

-       Attends, c’est pas de la chasse, ici.

-       Remarque, je n’ai pas très faim aujourd’hui. Je crois qu’il reste encore du ragoût que personne n’a fini. Faudrait jouer malin et en trouver un plus près du bateau. On est sacrement loin.

-       Ouais t’as raison, on va se rapprocher.

 

Sur le retour, nous nous sommes répandus sur tout l’îlot. Chacun de son côté avec une partie  des accessoires. Quand j’avais un beau phoque en joue, il me manquait les couteaux pour le découper. Ou bien les boites pour recueillir le sang pour les boudins. Lorsque j’avais bien gueulé et que l’un ou l’autre arrivait, le phoque pardi, était parti tranquille faire la sieste ailleurs. Là où  les gens ne criaient pas sans raison.

-       Ah la- bas y’en a un sacre gros, si j’avais eu le fusil…..

-       Mmouais….du chemin à faire avant de devenir des pro. Était-ce bien un avenir  que nous souhaitions? J’avais un gros point faible. Coté cœur. 

Nous nous sommes retrouvé le soir à l’annexe, chacun avec son fardeau d’accessoires. Certains que demain on allait s’en faire un ! Trois hommes dans un bateau  allait se faire un phoque. 

  Le lendemain, il a neigé. Le fusil a rouillé.

 

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