Nigeria premier séjour.

Je peux nommer certains aujourd'hui ils profitent d'une leur bonne retraite bien gagnée,  d'autres encore en activité ou encore mes chefs seront affublés d' un petit nom, prudence oblige. Prudence des deux côtés tant il est vrai, que les petits dossiers sont aussi  des arguments de poids. 

Arrivée à Port Harcourt, j'arrive d'Algérie après trois semaines de récupération, chaleur, pluie, climat tropical. La moiteur saisit à la porte de l'appareil, les premiers sortis sont déjà en train de courir sur le tarmac. J'apprendrai aussi à courir à l'arrivée à Port Harcourt lors  de mes voyages suivants. Officiellement je viens relever un chef de mission, ancien superviseur qui doit prendre quelques semaines de congés après un an ici. Son collègue sera là pour me mettre au parfum.

La réalité apparaîtra en quelques jours, après les non-dits, les petits magouilles, les atermoiements, ceux là même qui camouflent l' indécision en réflexion. 

Donc nous y voilà dans ce pays tant redouté.  La route traverse des kilomètres de villes de bidons, puis des sortes d'immenses décharges à ciel ouvert qui sont les premiers quartiers de la ville. Mais quel bonheur, tant de verdure de palmiers, de flaques d'eau sur les routes après deux ans d'Algérie; et trois ans d'Oman. La latérite rouge, et cette profusion de végétation qui envahit tout. Le rouge de la brique, le vert lisse d'un manguier, au tournant de la rue, on retrouve ce mariage des couleurs complémentaires dans l'hibiscus qu'on croise, un arbre immense, une fleur fragile chez nous. Même l'uniforme du policier qui fait hurler son sifflet dans le tintamarre tonitruant des klaxons a la couleur orange de la mangue trop mure. Gâtée peut-être. On poursuit dans un embouteillage africain. 

La priorité appartient à celui qui dispose d'abord du klaxon le plus puissant car il surprend,  ensuite du véhicule le plus vieux, il ne compte plus les bosses, puis dans l'ordre décroissant des priorités, celui du plus gros car il cause plus de dommages et quand même, celui du blanc garde une petite priorité enfin, car lui peut acheter le policier. Pour le juge, il me faudra apprendre. On n'apprivoise pas l'Afrique en cinq minutes quand même.

On m'a envoyé la 504 sans la climatisation, avec Ben, le chauffeur le plus lent de la troupe. Gentil, mais lent. Il s'enquiert pour les autres avec prudence des raisons de ma visite. Lent mais pas stupide semble-t-il. Il me sera très utile plus tard, par son inaptitude congénitale à mentir comme il faut. Rare dans ce pays, une sorte d'albinos de la langue. Rare donc précieux.

Bon le nom me reviendra. Je suis accueilli par jacques le superviseur, il s'en va ce soir et doit me passer toutes les consignes:

  • - Hé on m'avait dit trois jours de recoupe, car c'est difficile à ce qu'on dit!

  • - T'inquiète pas, tu viens d'Algérie, non? alors tu va te débrouiller, viens on fait le tour des clients, après du marché, puis la maison. Le chantier est arrêté depuis 9 mois, par les villageois, avec du personnel à bord. Tu verras on s'ennuie pas.

Bonjour, au revoir, voila c'était le client AGIP, officiellement ici c'est NAOC, un africain pour un Italien, un joyeux cirque. Puis la course continue, et nous saluons Elf, et Shell. Personne ne se souviendra de moi dans cinq minutes probablement, en tous cas dans quinze jours sur puisque je suis repassé leur dire bonjour, comme un chef de mission bien élevé. Que je suis parfois, si, si.

  • - Dis, jacques, J'ai cru lire dans les yeux du patron de forage AGIP " allez encore un". 

  • - T'es pas loin, tu es le septième en deux ans, un incompétent, un dépressif, un hystérique, une promotion, deux démissions et toi. Ca va aller?

  • - Ouais. 

  • - Tiens je vais te montrer la maison. Ma femme ne veut plus rester, alors probablement on tournera en rotation. ça t'intéresse? 

Pas mal. Tu sais je recherche les missions pourries ou invivables en famille, comme ça on tourne en 4x4 ou 5x4. Cinq semaines d'enfer, pour quatre à la maison et un bon coefficient, c'est la clé. 

En parlant de clés, voilà, celles du bureau, de la maison, du coffre, des voitures, du chantier, du parc, la deuxième maison, oui tu n'as pas vu le superviseur car il est parti en congés aussi il y a deux jours. Tiens on passe voir la barge: Bintang Kalimantan, tu dois connaître car tu as préparé le budget de démarrage à ce qu'il me semble. Tu sais comment ça marche une swamp-barge?

Non!

C'est pas grave, vois le chef de chantier demain, pour savoir cequ'il lui faut. Bon je suis en retard, l'avion m'attends, ah la secrétaire c'est Mary, elle parle Français. Tu peux avoir confiance, pour les autres, c'est facile tous des bandits.

Tous? 

Non, le chef des achats, j'ai jamais pu l'attraper, mais un nigérian avec une Mercedes, qui va voir les match de foot de la coupe du monde  en France, c'est pas catholique avec ce qu'il gagne ici. Ah le chauffeur Ben, il est lent, mais pas menteur. L'autre chauffeur est trop malin.

Au revoir! Je reviens quand la barge est prête! 

Et voilà, je démarre au Nigeria. Sur les chapeaux de roues, et ici d'après les observations de cette première demi-journée,  aucune voiture n'a plus de chapeau. Aux roues. Il y en a tout un tas sur la tête des africains, melons car c'est un signe d'autorité, d'appartenance à la caste des chefs, un vestige de l'occupation anglaise, ou parfois à la 

Le lendemain démarre quatre semaines de folie, à courir après des pièces, à avionner des tonnes de matériel indispensable et contractuel. A noter que le contractuel n'est pas indispensable toujours immédiatement, mais l'est quand même un jour ou l'autre. Nonobstant ce qu'en pense mes petits chefs, il n'y a pas que des imbéciles dans les compagnies pétrolières. Eux en ont vu beaucoup, et moi très peu. Question de point de vue peut-être. 

Dés le premier meeting avec chefs de chantiers, chefs mécaniciens électriciens, soudeurs, je me rend compte de l'impossibilité de démarrer dans le cadre, l'état de la barge est inquiétant, la somme des impasses à faire avaler au client sérieuse, le retard sur le planning dramatique, et le budget travaux explosé. 

D'autant plus facile d'envoyer une petit mail de mise au point au directeur des opérations offshore, qu'il avait lui même sabré le budget. Peur du directeur, peur des mensonges passés, peur de ne pas tenir ses dépenses, Beaucoup de peur en fin de compte. Je l'avais cru plus courageux jusqu'à ce jour où il vociféra mon nom dans les couloirs, oui, car il ne savait pas parler. Beugler parfois, crier souvent, insulter parfois. Quand l'impétrant était absent cela va sans dire. Donc il beuglait:

  • - Où il est Denjean, qu'est-ce  qu'il glande encore? Qu'on me l'envoie DE SUITE!! Ah oui, j'étais en train de passer des opérations terrestres aux opérations offshore. Enfin la mer!

  • - Bonjour, j'étais en train de dire bonjour à tout le monde; tous ceux du siège qu'on croise une fois en passant.

  • - Ouais t'es pas là pour bavarder, voilà trois classeurs, ce sont tous les travaux prévus pour le redémarrage de la Bintan, avec les cotations dans cet autre classeur, s'il te manque des prix, va voir Colini.

A suivre...

 

 

 

 

 

 

 

 

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